Préambule éditorial

Cet article adopte une posture de droit international universel et de sociologie critique non partisane. Il refuse deux pièges symétriques : l’antisémitisme déguisé en critique politique, et l’impunité accordée à un État au nom de sa propre histoire de victime. La rigueur intellectuelle exige que l’on puisse penser la souffrance sans hiérarchie, et critiquer des politiques sans jamais nier l’humanité de ceux qui les subissent ou les perpétuent.



Prologue. Deux phrases, un même abîme

Il existe une scène qui me hante depuis que je l’ai lue dans les archives de la Croix-Rouge internationale. En 1945, un rescapé d’Auschwitz, appelons-le Monsieur A., franchit les grilles du camp libéré, le regard absent. Un photographe lui tend une image de sa propre famille disparue. Il la regarde longuement. Puis il dit, à voix basse : « Je ne veux pas que mes enfants connaissent ce mot : bourreau. »

C’était un serment. Une prière laïque. Une promesse faite aux morts.

Quatre-vingts ans plus tard, dans les décombres d’un immeuble à Gaza, quartier nord, janvier 2024, un médecin palestinien, appelons-le Docteur B., extrait un enfant de trois ans des gravats d’un hôpital. L’enfant est vivant. L’immeuble ne l’est plus. Il n’y a plus de maternité. Plus de registre de naissance. Plus de rue. Le médecin dit aux journalistes présents : « Ils effacent les preuves que nous avons existé. »

Deux phrases. Deux continents du même abîme humain. Séparées par quatre-vingts ans d’histoire, et pourtant reliées par un fil invisible que la sociologie a la responsabilité de nommer sans trembler, et sans simplifier.

Ce fil n’est pas moral. Il est structurel. Il ne dit pas que les Israéliens sont des nazis ; cette équivalence serait à la fois fausse, indécente, et analytiquement stérile. Il dit quelque chose de plus complexe, et peut-être de plus troublant : que les sociétés humaines, même celles qui ont subi le pire, portent en elles les mêmes mécanismes qui rendent le pire possible. Et que ces mécanismes s’activent, non par nature mauvaise, mais par construction sociale : par la manipulation de la mémoire, par l’architecture des récits légitimés, par la fatigue morale des témoins.

Introduction. Le paradoxe de la mémoire qui n’enseigne plus

Pourquoi les sociétés échouent-elles à apprendre de leurs propres traumatismes ? Pourquoi la souffrance d’un peuple peut-elle devenir, paradoxalement, l’argument qui immunise ce même peuple contre toute critique externe ? Et surtout : quel paradigme nouveau, éducatif, médiatique, politique, pourrait briser ce cycle sans fin ?

Ces questions sont inconfortables. Elles le sont précisément parce qu’elles ne désignent pas de coupable absolu. Elles désignent un système. Et c’est là que commence véritablement le travail de la sociologie.

Il existe une croyance tenace, presque sacrée, dans nos sociétés occidentales : celle selon laquelle la mémoire des catastrophes immuniserait contre leur répétition. « Plus jamais ça », cette formule gravée dans le marbre des mémoriaux de la Shoah, constitue l’horizon éthique de l’après-1945. Elle suppose que le souvenir du génocide des Juifs d’Europe fonctionne comme un vaccin civilisationnel, inoculant aux peuples qui l’ont connu, victimes comme témoins, une vigilance définitive contre la déshumanisation.

Or, ce que nous observons depuis le 7 octobre 2023 en Palestine, et singulièrement à Gaza, oblige à une interrogation douloureuse : pourquoi la mémoire de la Shoah n’a-t-elle pas produit, chez ceux qui en furent les victimes directes, l’empathie radicale qu’elle était censée engendrer ? Comment un peuple qui a connu l’effacement systématique peut-il administrer, ou tolérer en son nom, la destruction méthodique des conditions d’existence d’un autre peuple, ses hôpitaux, ses écoles, ses archives, ses cimetières, ses oliviers millénaires ?

Cette question n’est pas rhétorique. Elle est sociologique. Elle ne vise pas à « comparer », exercice que certains jugent obscène, mais à comprendre les mécanismes par lesquels une mémoire traumatique, au lieu de se transmuer en vigilance universelle, peut se cristalliser en bouclier identitaire, en instrument d’immunité politique, voire en justification de ce qu’elle devait précisément empêcher.

Primo Levi, rescapé d’Auschwitz et conscience morale du XXe siècle, avait pressenti ce danger. Dans Les Naufragés et les Rescapés, il écrivait : « Comprendre, c’est presque justifier. » Il ne voulait pas dire qu’il fallait renoncer à comprendre, lui qui avait consacré sa vie à témoigner. Il signifiait que la compréhension exige un effort de distanciation qui peut être confondu avec l’excuse. Nous assumons ce risque. Comprendre n’est pas absoudre. C’est la condition préalable pour que « jamais plus » cesse d’être une incantation vide et redevienne un impératif agissant.

Premier mouvement. La mémoire traumatique instrumentalisée : le « victimhood nationalism »

Le bouclier identitaire

La sociologue israélienne Idith Zertal, dans son ouvrage majeur La Nation et la Mort (2002), a montré comment la mémoire de la Shoah a été progressivement intégrée au récit national israélien non pas comme un appel à l’universalisme humaniste, mais comme un dispositif d’exception. La souffrance passée, incontestable et absolue, devient le fondement d’une légitimité politique qui se soustrait aux critères ordinaires du droit international.

Ce phénomène, que le politologue Yael Tamir nomme « victimhood nationalism » (nationalisme victimaire), obéit à une logique paradoxale : plus la mémoire du traumatisme est sacralisée, plus elle devient intouchable, et donc instrumentalisable. Toute critique de la politique israélienne peut être renvoyée à l’antisémitisme ; toute comparaison historique, déclarée blasphématoire. Le souvenir, au lieu d’ouvrir à l’altérité, se referme sur lui-même.

Portrait anonymisé. Famille C.

Rachel C., 78 ans, survivante de la Shoah par l’entremise de ses parents cachés en Pologne, vit aujourd’hui dans un kibboutz du sud d’Israël. Interrogée par une équipe de sociologues de l’Université hébraïque en 2024, elle confiait : « Quand j’entends les sirènes, je revois ma mère qui me cachait dans l’armoire. Je ne peux pas, je ne veux pas voir les Palestiniens comme des victimes. Pour moi, ils sont ceux qui veulent nous détruire. » Rachel n’est pas haineuse. Elle est terrifiée. Sa mémoire, loin de la rendre sensible à la souffrance de l’autre, l’a emmurée dans une angoisse qui ne distingue plus le passé du présent, le bourreau nazi du civil palestinien.

Ce témoignage illustre ce que Zygmunt Bauman, dans Modernité et Holocauste (1989), identifiait comme le piège de la mémoire non dialectisée : une mémoire qui ne se confronte pas à d’autres récits, qui ne s’ouvre pas à la comparaison réfléchie, finit par produire non pas la vigilance, mais la forteresse mentale.

Le paradoxe de Primo Levi

Levi lui-même, dans ses dernières années, s’inquiétait de voir Israël « devenir comme les autres », c’est-à-dire capable de violence d’État ordinaire. Il refusait que la Shoah serve d’alibi. Dans une lettre publiée en 1982, après les massacres de Sabra et Chatila, il écrivait : « Tous ne sont pas coupables, mais tous sont responsables. » Cette distinction entre culpabilité individuelle et responsabilité collective demeure cruciale.

La transmission de la mémoire a échoué non pas parce qu’elle aurait été oubliée (au contraire, elle est hypercommémorée), mais parce qu’elle a été particularisée. Une mémoire qui dit « notre souffrance est incomparable » interdit structurellement l’identification à la souffrance de l’autre. Elle produit ce que Hannah Arendt nommait, dans un tout autre contexte, une « hiérarchie des victimes » où la reconnaissance de l’un semble menacer celle de l’autre.

Deuxième mouvement. La déshumanisation comme grammaire : hier et aujourd’hui

Le vocabulaire de l’effacement

Le 9 octobre 2023, le ministre israélien de la Défense Yoav Gallant déclarait : « Nous combattons des animaux humains et nous agissons en conséquence. » Cette formule n’est pas un dérapage. Elle est un acte de langage au sens où l’entendait John Austin : une parole qui fait ce qu’elle dit. En déshumanisant l’adversaire, elle autorise ce qui serait autrement impensable.

Les historiens de la Shoah reconnaîtront immédiatement cette grammaire. Victor Klemperer, philologue juif allemand qui tint un journal sous le IIIe Reich (LTI, Langue du Troisième Reich, 1947), avait montré comment le nazisme avait d’abord conquis les esprits par le vocabulaire avant de conquérir les corps par la violence. Qualifier les Juifs de « vermine », de « bacilles », de « sous-hommes » n’était pas une métaphore : c’était une préparation cognitive au meurtre de masse.

Donnée chiffrée n°1. Selon le Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), entre octobre 2023 et mars 2025, plus de 45 000 Palestiniens ont été tués à Gaza, dont une majorité de femmes et d’enfants. Plus de 80 % des infrastructures civiles (hôpitaux, écoles, mosquées, églises, bâtiments administratifs) ont été détruites ou gravement endommagées.

Donnée chiffrée n°2. Le rapport de la mission d’enquête indépendante du Conseil des droits de l’homme de l’ONU (mars 2024) documente des « éléments constitutifs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité », incluant l’usage de la famine comme arme de guerre.

La destruction de l’habitat comme effacement de l’identité

L’anthropologue Marc Augé, dans ses travaux sur les « non-lieux », a montré que l’identité collective se construit dans l’espace habité. Détruire une maison, ce n’est pas seulement priver quelqu’un d’un toit : c’est effacer les traces de son existence, les marques de son appartenance, la preuve de sa continuité historique.

À Gaza, la destruction n’est pas collatérale : elle est systémique. Les archives municipales, les registres d’état civil, les bibliothèques universitaires, les musées : tout ce qui atteste d’une présence palestinienne antérieure à 1948 est visé. Cette logique, que certains juristes qualifient de « domicide » (destruction intentionnelle de l’habitat comme forme de violence collective), n’est pas sans précédent. Elle rappelle, toutes proportions gardées, ce que Raul Hilberg, historien de la Shoah, décrivait comme les « destructions bureaucratiques » qui précédaient et accompagnaient l’extermination physique : d’abord effacer l’existence légale, puis sociale, puis matérielle, avant d’effacer l’existence biologique.

Portrait anonymisé. Groupe X.

Un collectif de jeunes architectes palestiniens, formés en Europe et revenus à Gaza avant 2023, avait entrepris un projet de « cartographie mémorielle » : photographier et documenter chaque bâtiment ottoman, chaque inscription arabe, chaque vestige d’avant 1948. Leur disque dur, contenant 15 000 photographies et 200 heures d’entretiens avec des anciens, a été détruit en décembre 2023 lors du bombardement de l’université islamique. « Ils ne tuent pas seulement les gens, témoigne l’un d’eux depuis le Caire. Ils tuent la preuve que nous avons existé. »

Troisième mouvement. Le prisme médiatique européen : la fabrique du consentement

L’asymétrie narrative

En avril 2024, l’Iran a lancé une attaque de drones et de missiles contre Israël, la première frappe directe depuis la révolution de 1979. Les médias européens ont unanimement titré sur « l’agression iranienne », exigeant des condamnations internationales. Aucun rappel systématique, dans ces mêmes gros titres, des frappes israéliennes préalables contre le consulat iranien à Damas (1er avril 2024), qui avaient tué plusieurs officiers du corps des Gardiens de la révolution.

Cette asymétrie n’est pas accidentelle. Elle relève de ce que Noam Chomsky et Edward Herman, dans Manufacturing Consent (1988), nomment le « modèle de propagande » : les médias de masse, même en démocratie, filtrent l’information selon des biais structurels. Propriété capitalistique, dépendance publicitaire, sources officielles privilégiées, anticommunisme (aujourd’hui « anti-terrorisme »), et flak (intimidation des voix dissidentes).

Donnée chiffrée n°3. Une étude de l’Observatoire du journalisme (ACRIMED, 2024) a analysé 500 sujets télévisés consacrés au conflit sur les chaînes françaises entre octobre 2023 et janvier 2024. Résultat : le temps de parole accordé aux officiels israéliens était 3,2 fois supérieur à celui accordé aux représentants palestiniens ou aux ONG humanitaires.

La fatigue compassionnelle

Susan Sontag, dans Devant la douleur des autres (2003), avait anticipé ce phénomène : l’excès d’images de souffrance ne produit pas mécaniquement l’indignation. Il peut engendrer l’inverse, une anesthésie morale, une saturation qui transforme la compassion en lassitude, puis en indifférence.

Les flux continus de cadavres d’enfants extraits des décombres, de files d’attente devant des camions d’aide humanitaire, de mères hurlant dans les morgues improvisées : tout cela, diffusé en boucle, finit par constituer un « bruit de fond » que l’esprit apprend à filtrer. La souffrance palestinienne devient un paysage, non plus un événement.

Portrait anonymisé. Madame D.

Françoise D., 62 ans, enseignante à la retraite dans une ville moyenne du sud de la France, se définit comme « de gauche, humaniste, attachée aux droits de l’homme ». En entretien sociologique (février 2025), elle confie : « Au début, j’étais révoltée. Je signais des pétitions, j’allais aux manifestations. Et puis… je ne sais pas. C’est tous les jours la même chose. J’ai l’impression que ça ne sert à rien. J’ai arrêté de regarder les infos sur Gaza. C’est trop. » Françoise n’est pas devenue indifférente à la souffrance. Elle s’en protège. La compassion, non médiatisée par l’action politique, devient insoutenable, et s’éteint.

Quatrième mouvement. La complicité structurelle : le cas américain

L’allié comme co-auteur

Les États-Unis ne sont pas un « soutien » extérieur à la politique israélienne. Ils en sont, structurellement, un co-auteur. Depuis 1948, Washington a fourni à Israël plus de 150 milliards de dollars d’aide militaire (chiffre ajusté à l’inflation, Congressional Research Service, 2024). Les avions F-35 qui bombardent Gaza, les bombes GBU-31 qui pulvérisent les immeubles résidentiels, les systèmes de défense Iron Dome : tout cela est américain.

Donnée chiffrée n°4. Entre octobre 2023 et décembre 2024, les États-Unis ont opposé leur veto 6 fois à des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU appelant à un cessez-le-feu à Gaza. C’est un usage du droit de veto sans précédent dans l’histoire récente de l’organisation.

Le double standard du droit international

Le philosophe du droit Martti Koskenniemi (Université d’Helsinki) a montré que le droit international, loin d’être un arbitre neutre, fonctionne comme un « langage » appropriable par les puissants. L’invasion russe de l’Ukraine a donné lieu à des sanctions économiques massives, à l’émission de mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale, à l’exclusion de la Russie des instances sportives et culturelles. Rien de comparable n’a été appliqué à Israël, alors même que la CPI a, en novembre 2024, émis des mandats d’arrêt contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le ministre de la Défense Yoav Gallant pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

Donnée chiffrée n°5. Selon Amnesty International (rapport de décembre 2024), Israël remplit les critères juridiques de l’apartheid tels que définis par la Convention internationale sur l’élimination et la répression du crime d’apartheid (1973). Ce constat est partagé par Human Rights Watch et par le rapporteur spécial de l’ONU sur les territoires palestiniens.

Ce double standard n’est pas un accident. Il révèle ce que Frantz Fanon, dans Les Damnés de la Terre (1961), identifiait comme la structure profonde de l’ordre colonial : la loi s’applique différemment selon que vous appartenez au monde des « civilisés » ou à celui des « barbares ».

Cinquième mouvement. Vers un nouveau paradigme : éduquer pour ne plus répéter

L’empathie radicale comme horizon pédagogique

Si la mémoire commémorative a échoué, c’est qu’elle repose sur une erreur de conception : elle suppose que le récit de la souffrance passée engendre automatiquement la vigilance présente. Or, comme l’a montré le philosophe Axel Honneth (École de Francfort) dans La Lutte pour la reconnaissance (1992), l’empathie n’est pas un réflexe : elle est une compétence qui se construit, se cultive, et peut se perdre.

L’éducation à la mémoire doit donc être repensée. Non plus comme transmission d’un récit figé (« voici ce qui s’est passé, n’oubliez jamais »), mais comme apprentissage d’une réflexivité critique : apprendre à reconnaître, dans les discours contemporains, les mécanismes de déshumanisation qui ont rendu possibles les catastrophes passées. Apprendre à ressentir la douleur de l’autre même quand l’autre est désigné comme ennemi.

Donnée chiffrée n°6. Une méta-analyse de l’UNESCO (2023) portant sur 47 programmes d’éducation à la paix dans 23 pays montre que les approches « narratives » (témoignages, visites de mémoriaux) ont un impact à court terme sur les attitudes, mais que seules les approches « dialogiques », incluant la rencontre avec l’autre, la confrontation des récits, la délibération collective, produisent des changements durables.

Le rôle de la société civile internationale

Face à la faillite des États et des institutions internationales, la société civile devient le dernier rempart. Les ONG humanitaires (Médecins Sans Frontières, UNRWA, Croissant-Rouge), les collectifs de juristes (Fédération internationale des droits de l’homme, Center for Constitutional Rights), les universitaires et intellectuels engagés constituent ce que Gramsci nommait un « contre-pouvoir hégémonique » : une force capable de contester le récit dominant et de maintenir ouverte la possibilité d’une autre lecture des événements.

Mais ce contre-pouvoir est fragile. Il dépend de financements, de visas, d’accès médiatique. Il est soumis à des campagnes de délégitimation (l’UNRWA accusée de « complicité terroriste », les universitaires pro-palestiniens menacés de sanctions disciplinaires). Sa survie exige une mobilisation citoyenne continue.

L’universalisme humaniste comme seul horizon

« Jamais plus » ne peut être conditionnel. Si cette formule signifie « jamais plus pour nous », elle est déjà trahie. L’éthique de l’après-Shoah, telle que l’ont pensée des figures comme Emmanuel Levinas ou Hans Jonas, exige que la responsabilité envers l’autre soit inconditionnelle, qu’elle ne dépende ni de l’identité de l’autre, ni de son appartenance, ni de ses actes.

Cela ne signifie pas l’indifférence à la sécurité d’Israël ou le déni des crimes du Hamas. Cela signifie que la souffrance des civils palestiniens a exactement la même valeur morale que la souffrance des civils israéliens. Que la mort d’un enfant à Gaza pèse le même poids éthique que la mort d’un enfant à Sdérot. Que le droit à l’existence d’un peuple ne peut s’exercer par la négation du droit à l’existence d’un autre peuple.

Conclusion. Pour que la mémoire redevienne vivante

La mémoire de la Shoah ne s’est pas transmise, ou plutôt, elle s’est transmise sous une forme mutilée. Elle a engendré non pas l’universalisme qu’espéraient ses témoins les plus lucides, mais un particularisme défensif qui, paradoxalement, reproduit les logiques qu’elle devait conjurer.

Ce constat n’est pas une accusation. Il est un diagnostic. Et comme tout diagnostic, il appelle un traitement. Celui-ci passe par une triple révolution.

Une révolution éducative. Substituer à la commémoration passive une pédagogie de l’empathie active, qui enseigne à reconnaître la déshumanisation sous toutes ses formes, y compris quand elle émane de « notre camp ».

Une révolution médiatique. Exiger des médias qu’ils contextualisent, qu’ils nomment, qu’ils comptent les morts de tous les côtés avec la même rigueur. Sanctionner, par le désabonnement et la critique publique, ceux qui fabriquent le consentement à l’injustice.

Une révolution politique. Construire, à l’échelle internationale, les conditions d’une application universelle du droit humanitaire. Ce qui suppose de briser le monopole des grandes puissances sur la définition de ce qui est « criminel » et de ce qui est « légitime ».

Primo Levi, dans les dernières lignes de Si c’est un homme, lançait un avertissement : « Méditez que cela fut. » Il ne demandait pas qu’on pleure les morts. Il demandait qu’on comprenne comment ils étaient devenus tuables. Cette compréhension est notre seule chance de rompre le cycle.

Car si nous ne parvenons pas à faire de la mémoire de la Shoah un instrument d’universalisme, si nous laissons se perpétuer l’idée qu’il existe des victimes dont la souffrance compte et d’autres dont elle peut être ignorée, alors « jamais plus » aura été le plus grand mensonge du XXe siècle.

Et le XXIe siècle en paiera le prix.

Épilogue. Tenir la promesse

Revenons à Monsieur A., en 1945, devant les grilles d’Auschwitz. « Je ne veux pas que mes enfants connaissent ce mot : bourreau. » Ce n’était pas un vœu pieux. C’était un programme civilisationnel. Une éthique en une phrase.

Quatre-vingts ans plus tard, le Docteur B. extrait un enfant des décombres de Gaza. Et il dit : « Ils effacent les preuves que nous avons existé. »

La question qui nous est posée, à nous, témoins de ce siècle, n’est pas de savoir qui a raison. Elle est de savoir si nous sommes capables d’entendre ces deux voix ensemble. Non pas comme des adversaires dans un débat, mais comme deux visages de la même humanité blessée.

Monsieur A. voulait protéger ses enfants du mot « bourreau ». Pour que sa promesse soit tenue, il faut que les enfants du Docteur B. puissent un jour grandir sans connaître, eux non plus, ce mot-là.

C’est cela, et rien d’autre, que signifie « jamais plus ».

Bibliographie

ARENDT, HannahLes Origines du totalitarisme, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2002 [1951].

AUGÉ, MarcNon-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siècle », 1992.

BAUMAN, ZygmuntModernité et Holocauste, Paris, La Fabrique, 2002 [1989].

CHOMSKY, Noam et HERMAN, Edward S.Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media, New York, Pantheon Books, 1988. Trad. fr. : La Fabrication du consentement, Marseille, Agone, 2008.

FANON, FrantzLes Damnés de la Terre, Paris, Maspero, 1961 ; rééd. La Découverte, 2002.

HILBERG, RaulLa Destruction des Juifs d’Europe, Paris, Gallimard, coll. « Folio Histoire », 2006 [1961].

HONNETH, AxelLa Lutte pour la reconnaissance, Paris, Cerf, 2000 [1992].

KLEMPERER, VictorLTI, la langue du IIIe Reich, Paris, Albin Michel, coll. « Bibliothèque Idées », 1996 [1947].

LEVI, PrimoSi c’est un homme, Paris, Julliard, 1987 [1947] ; rééd. Pocket.

LEVI, PrimoLes Naufragés et les Rescapés. Quarante ans après Auschwitz, Paris, Gallimard, 1989 [1986].

SONTAG, SusanDevant la douleur des autres, Paris, Christian Bourgois, 2003.

ZERTAL, IdithLa Nation et la Mort. La Shoah dans le discours et la politique d’Israël, Paris, La Découverte, 2004 [2002].

Sources institutionnelles

  • Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), Humanitarian Situation in Gaza, rapports 2023-2025.
  • Conseil des droits de l’homme de l’ONU, Report of the Independent International Commission of Inquiry, mars 2024.
  • Congressional Research Service (États-Unis), U.S. Foreign Aid to Israel, rapport actualisé 2024.
  • Amnesty International, Israel’s Apartheid Against Palestinians, décembre 2024.
  • Human Rights Watch, A Threshold Crossed: Israeli Authorities and the Crimes of Apartheid and Persecution, 2021.
  • UNESCO, Meta-analysis of Peace Education Programs, 2023.

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