Erving Goffman : Pourquoi nous jouons tous un rôle social
Pourquoi cachons-nous certaines parties de nous-mêmes ? La théorie de la présentation de soi révèle les coulisses de notre vie sociale.

La dramaturgie sociale d’Erving Goffman analyse comment les individus gerent leur presentation de soi dans les interactions, a la maniere d’acteurs sur une scene. Dans La Presentation de soi dans la vie quotidienne (1959), Goffman montre que chaque interaction mobilise une facade (apparence, decor, comportement) et des coulisses (espace de relachement hors du regard d’autrui). Le concept de role social designe l’ensemble des comportements attendus d’une personne en fonction de son statut : nous jouons tous plusieurs roles selon le contexte (medecin, parent, ami), en adaptant constamment notre performance. Cette approche eclaire des phenomenes contemporains comme la gestion des identites numeriques, le branding personnel sur LinkedIn et les dynamiques de face-saving dans les organisations.
La théorie de la présentation de soi, développée par Erving Goffman en 1959, postule que toute interaction sociale est une performance : les individus jouent des rôles différents selon leur public, en gérant consciemment leur image comme des acteurs sur une scène. Le concept de dramaturgie sociale distingue la scène (front stage, espace public de performance) des coulisses (backstage, espace privé de relâchement). Cette théorie, issue de l’observation ethnographique directe, est devenue un cadre analytique central de la sociologie des interactions. En 2025, elle éclaire des comportements allant de la gestion d’Instagram à la fatigue des réunions Zoom, révélant comment la performance sociale structure notre rapport aux autres.
REPÈRE CONCEPTUEL
Mise en scène de soi
Concept central d’Erving Goffman désignant le processus par lequel les individus gèrent leur apparence et leurs comportements pour contrôler l’image qu’ils projettent lors des interactions. La vie sociale est ainsi analysée comme une représentation théâtrale où chacun joue un rôle selon le contexte.
Sommaire
Cet article explore la théorie du rôle social et de la présentation de soi. Pour une analyse complète de toute l’oeuvre de Goffman (interactions, stigmate, institutions totales, cadres), consultez notre article : Erving Goffman : la sociologie des interactions quotidiennes.
La dramaturgie sociale : nous sommes tous des acteurs
Goffman, le sociologue qui observait les coulisses
Erving Goffman (1922-1982) n’est pas un théoricien de salon. Avant d’écrire, il observe. Dans les années 1950, il s’installe aux îles Shetland, en Écosse, pour étudier une petite communauté rurale. Il note les gestes, les silences, les regards détournés.
Plus tard, il enquête dans un hôpital psychiatrique. Pas comme médecin : comme plongeur dans les cuisines. Cette position lui permet d’observer comment le personnel traite les patients quand personne ne regarde. Ces observations donnent naissance à Asiles (1961), ouvrage choc sur les institutions totales.
Son œuvre majeure, La Présentation de soi (1959), applique au quotidien une métaphore théâtrale. Goffman montre que chaque interaction sociale fonctionne comme une représentation : il y a une scène, un public, un rôle à tenir.
💡 DÉFINITION : Présentation de soi
Ensemble des stratégies conscientes ou inconscientes par lesquelles un individu contrôle l’image qu’il renvoie aux autres dans une interaction sociale. Selon Goffman, nous gérons constamment nos « impressions » pour être perçus positivement.
Exemple : Sourire à un recruteur même si on est stressé.
Scène et coulisses : la dualité de nos vies
Le concept central de Goffman, c’est la distinction scène/coulisses. La scène (front stage) désigne les espaces où nous sommes observés et où nous contrôlons notre comportement. Les coulisses (backstage) sont les espaces privés où nous relâchons la pression.
Un serveur illustre parfaitement cette dualité. En salle, il sourit, reste poli, maîtrise ses gestes : c’est la scène. En cuisine, il râle contre un client difficile, s’affale, lâche les codes : ce sont les coulisses. Aucun des deux comportements n’est plus « vrai » que l’autre. Ils correspondent simplement à des contextes différents.
Cette distinction structure toutes nos vies. Un enseignant prépare son cours chez lui (coulisses), puis le délivre avec assurance devant ses élèves (scène). Un avocat révise son dossier seul (coulisses), puis plaide brillamment au tribunal (scène). Nous alternons en permanence entre ces deux registres.
La socialisation primaire et secondaire nous apprend justement à gérer cette dualité : savoir quand « être sur scène » et quand on peut se relâcher.
La face : ne jamais perdre la face
Goffman introduit aussi le concept de face (face-work). La face, c’est la valeur sociale positive qu’un individu revendique à travers ses interactions. Perdre la face, c’est être ridiculisé, humilié, décrédibilisé publiquement.
Toute interaction sociale est une négociation pour sauver la face , en protégeant la sienne et celle des autres. C’est pourquoi nous évitons de contredire frontalement quelqu’un en public. Nous rions poliment à une blague ratée. Nous détournons le regard quand quelqu’un trébuche.
Ces petits rituels de politesse ne sont pas superficiels : ils permettent à chacun de maintenir son image sociale. Sans cette protection mutuelle des faces, les interactions deviendraient impossibles. La société repose sur ce jeu subtil de préservation réciproque.
📊 CHIFFRE-CLÉ
78% des utilisateurs Instagram avouent sélectionner longuement leurs photos avant publication (Étude Pew Research, 2024) : la gestion de la face version numérique.
Instagram, Zoom et la vie sociale numérique
Les réseaux sociaux comme scènes permanentes
En 2025, la théorie de Goffman n’a jamais été aussi pertinente. Les réseaux sociaux et notre identité numérique sont des scènes permanentes où nous gérons notre image en continu.
Instagram incarne parfaitement cette dramaturgie. Vos stories, vos posts, vos photos filtrées : tout cela constitue votre scène. Vous choisissez le cadre, la lumière, l’angle. Vous sélectionnez ce qui vous met en valeur. Vous contrôlez le message.
Mais derrière, il y a les coulisses : les dix photos ratées avant la bonne, les moments de doute, la fatigue, les situations peu flatteuses. Personne ne poste une photo en pyjama sale un dimanche matin, sauf pour en faire une blague autorisée. Instagram, c’est du théâtre permanent.
LinkedIn fonctionne pareillement. Votre profil est une façade professionnelle soigneusement construite : formations valorisées, expériences embellies, compétences mises en avant. Les coulisses (les échecs, les doutes, les conflits) restent invisibles.
Zoom : le contrôle total du cadre
La pandémie de Covid a révélé un nouveau terrain de jeu goffmanien : Zoom. En visioconférence, chacun contrôle son cadre avec une précision chirurgicale. Vous choisissez l’arrière-plan (rangé, culturel, flou). Vous cadrez votre visage sous le bon angle. Vous coupez le micro pour tousser.
Certains portent une chemise professionnelle… avec un jogging en bas. La caméra découpe l’espace en scène visible et coulisses cachées. C’est du Goffman pur : maîtrise totale de l’impression donnée.
Les jeunes générations ont même développé des stratégies de gestion de face spécifiques, qui prolongent ce que Bourdieu appelait l’habitus : filtres Snapchat pour corriger son apparence, stories éphémères pour tester une image sans engagement, profils privés pour contrôler son public.
Le coming out comme gestion du stigmate
Goffman a aussi théorisé le stigmate : une marque sociale qui disqualifie un individu. Dans Stigmate (1963), il montre que certaines personnes portent une identité dévalorisée (handicap, orientation sexuelle minoritaire, maladie mentale) et doivent constamment gérer l’information sur elles-mêmes.
Prenons le coming out. Une personne homosexuelle doit décider à qui, quand, comment révéler son orientation. Elle anticipe les réactions, évalue les risques, prépare son discours. C’est une gestion permanente du stigmate.
Certains choisissent de « passer » (se faire passer pour hétérosexuels), d’autres d’afficher fièrement leur identité. Mais dans tous les cas, ils portent ce fardeau de gestion que les personnes non stigmatisées ne connaissent pas. Cette réalité rejoint les questions de normes sociales et déviance : le stigmate n’est pas une propriété de la personne, mais le résultat d’un regard social, tout comme la violence symbolique de Bourdieu est le produit d’un ordre social intériorisé.
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Authenticité ou performance ? Le grand dilemme
Sommes-nous encore « nous-mêmes » ?
La théorie de Goffman soulève une question vertigineuse : existe-t-il un « vrai moi » derrière les rôles ? Ou sommes-nous entièrement constitués par les performances que nous jouons ?
Goffman ne tranche pas. Il suggère que le moi est une construction sociale, une performance. Ce qui ne signifie pas que tout est faux. Jouer sincèrement un rôle reste une forme d’authenticité.
Pensez à un médecin. Il joue le rôle du professionnel rassurant devant son patient. Ce rôle est-il « faux » ? Non : c’est une dimension réelle de son identité professionnelle. Le fait qu’il pleure parfois chez lui après une journée difficile ne rend pas sa performance médicale hypocrite.
Nous sommes multiples. Nous avons plusieurs « moi » selon les contextes. Ce n’est pas de la schizophrénie : c’est de la souplesse sociale. L’important n’est pas d’être « authentique » en permanence, mais de jouer les bons rôles aux bons moments.
La fatigue de la performance
Mais gérer sa présentation de soi épuise. En 2025, la fatigue numérique explose : lassitude de se mettre en scène, pression de la perfection Instagram, anxiété du jugement permanent.
Certains craquent. D’autres désertent les réseaux sociaux. D’autres encore revendiquent une authenticité brute : publier sans filtre, montrer ses failles, refuser la performance. Mais même cette « authenticité » reste une stratégie de présentation de soi. Montrer ses coulisses devient une nouvelle façon de gérer son image.
Goffman nous libère du jugement moral. Il ne dit pas que nous sommes des hypocrites. Il montre que la vie sociale exige de la performance. Comprendre ce mécanisme, c’est se donner la liberté de jouer ses rôles consciemment, sans culpabilité.
Conclusion
Erving Goffman nous offre une lucidité précieuse : nous sommes tous des acteurs sociaux. Instagram n’a pas créé cette dynamique, il l’a simplement rendue visible. La présentation de soi, la gestion de la face, le jeu scène/coulisses traversent toutes nos interactions.
Accepter cette dimension théâtrale de l’existence, ce n’est pas renoncer à l’authenticité. C’est comprendre que nous sommes multiples, que nos rôles font partie de nous, que la performance n’exclut pas la sincérité.
Alors oui : votre vie Instagram est un théâtre. Mais vous en êtes à la fois l’auteur, le metteur en scène et l’acteur principal. Et c’est précisément ce qui la rend humaine.
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FAQ
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La scène (front stage) désigne les espaces où nous sommes observés et contrôlons notre comportement : réunion professionnelle, repas de famille, profil Instagram. Les coulisses (backstage) sont les espaces privés où nous relâchons cette performance : chez soi seul, entre amis intimes, dans les vestiaires. Un enseignant prépare son cours chez lui (coulisses) puis enseigne devant ses élèves (scène). Cette distinction structure toute la vie sociale.
La face désigne l’image sociale positive qu’un individu revendique lors d’une interaction. Perdre la face, c’est être humilié publiquement ou révéler une incohérence entre son rôle affiché et son comportement réel. Goffman montre que toute interaction sociale vise implicitement à sauver la face de chacun : on évite de contredire brutalement, on rit poliment aux blagues ratées, on feint de ne pas remarquer les gaffes. Sans cette protection mutuelle, les interactions deviendraient impossibles.
Instagram, LinkedIn, TikTok et Tinder sont des scènes permanentes où nous gérons notre image de façon consciente : choix des photos, cadrage des vidéos, sélection des contenus publiés. Les coulisses (photos ratées, doutes, moments peu flatteurs) restent soigneusement cachées. La dramaturgie sociale de Goffman éclaire parfaitement nos comportements numériques : nous avons même développé de nouvelles techniques de gestion de l’impression (filtres, retouches, suppression de publications) que Goffman n’avait pas anticipées.
Le stigmate désigne une caractéristique socialement dévalorisée qui disqualifie l’individu aux yeux des autres : maladie visible, origine sociale, orientation sexuelle, handicap. Goffman distingue le stigmate visible (immédiatement perceptible) du stigmate invisible (géré par la dissimulation). Sa théorie montre comment les individus stigmatisés développent des stratégies pour contrôler l’information : révéler ou cacher, à qui et quand. Le coming out est un exemple emblématique de gestion du stigmate invisible.
Goffman ne nie pas l’existence d’une identité profonde, mais il montre que cette identité ne s’exprime jamais directement : elle est toujours médiée par un rôle social adapté au contexte. Nous ne sommes pas une seule personne mais une collection de performances cohérentes. L’identité est ce qui reste constant dans ces variations de rôle. La question que Goffman pose : si nous jouons toujours un rôle, qu’est-ce qui constitue notre vrai moi ?
Plus que jamais. La sociologie numérique confirme et étend les intuitions de Goffman : nous gérons notre présentation de soi sur 5 à 7 plateformes simultanément, avec des audiences différentes et des rôles distincts. Les travaux de danah boyd sur les publics networked ou de Sherry Turkle sur l’identité numérique s’inscrivent directement dans la lignée goffmanienne. La multiplication des scènes sociales a rendu la gestion des impressions plus complexe et plus fatigante, donnant naissance à la fatigue de performance documentée par les psychologues.
La grille de lecture goffmanienne permet d’analyser ses propres comportements : dans quelle scène suis-je en ce moment ? Quel rôle est attendu de moi ? Est-ce que je protège ma face ou celle de l’autre ? Identifier ses coulisses (où on se ressource vraiment) aide à comprendre les sources de fatigue sociale. Reconnaître les rituels d’interaction (politesse, évitement, réparation de la face) rend les malentendus moins douloureux. C’est une théorie à la fois descriptive et pratiquement libératrice.
Pour approfondir
Ces articles complètent cette analyse :
- Sociologie classique : 12 théories fondamentales – La dramaturgie sociale de Goffman parmi les 12 théories qui ont changé notre regard sur la société.
- Décryptage sociologique 2026 – La mise en scène de soi à l’ère des réseaux sociaux et de l’identité numérique.
Bibliographie
- Goffman, Erving. 1959. La Présentation de soi (The Presentation of Self in Everyday Life). Paris : Éditions de Minuit.
- Goffman, Erving. 1961. Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux. Paris : Éditions de Minuit.
- Goffman, Erving. 1963. Stigmate. Les usages sociaux des handicaps. Paris : Éditions de Minuit.
- Casilli, Antonio. 2010. Les Liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? Paris : Seuil.
*Article rédigé par Élisabeth de Marval | 28 octobre 2025 | Les Grands Penseurs



