Une science se reconnaît à ses méthodes.
Une science se reconnaît à ses méthodes. Pas à ses intuitions, pas à l’éloquence de ses théories, pas au prestige de ses auteurs. À la façon dont elle construit ses preuves, dont elle les soumet à la critique, dont elle reconnaît ses erreurs quand elles sont démontrées.
Les méthodes sociologiques se divisent en deux grandes familles, souvent opposées dans les débats internes à la discipline, en réalité complémentaires. La première travaille avec des chiffres. La seconde travaille avec des mots, des situations, des observations prolongées. L’une cartographie. L’autre plonge. Ensemble, elles permettent de comprendre ce qu’aucune des deux ne pourrait atteindre seule.
Table des matières
1. La méthode quantitative : mesurer ce qui semble immatériel
Un sondage bien conçu est un instrument de précision. Mal conçu, c’est une machine à confirmer ce qu’on croyait déjà. La différence entre les deux tient à des choix techniques qui ne sont jamais neutres : comment on formule les questions, dans quel ordre on les pose, comment on définit la population interrogée, comment on sélectionne l’échantillon.
La méthode quantitative repose sur l’idée qu’on peut mesurer des phénomènes sociaux en les transformant en variables. Le niveau de confiance dans les institutions. Le sentiment d’appartenance à une classe sociale. La satisfaction au travail. L’adhésion à des valeurs autoritaires. Ces réalités semblent trop subtiles, trop subjectives, trop mouvantes pour être chiffrées. Et pourtant, avec des questions standardisées, posées à des milliers de personnes de façon identique, il devient possible de comparer, de mesurer des évolutions dans le temps, de détecter des régularités invisibles à l’œil nu.
Les grandes enquêtes longitudinales sont parmi les outils les plus puissants de la discipline. Elles suivent les mêmes individus sur des années, parfois des décennies. Elles permettent de distinguer ce qui relève de l’âge (on vote plus à droite en vieillissant) de ce qui relève de la génération (certaines cohortes ont des valeurs distinctes de toutes les autres, quelle que soit leur avancée en âge). Cette distinction est fondamentale : sans elle, on confond l’effet du temps qui passe sur un individu avec l’effet du moment historique dans lequel une génération a été formée.
Les statistiques administratives constituent une autre ressource considérable. Les données de recensement, les registres de l’état civil, les statistiques de l’emploi, les données fiscales permettent de travailler sur des populations entières plutôt que sur des échantillons. Elles ont leurs limites propres : elles ne mesurent que ce que les administrations ont décidé de compter, selon les catégories qu’elles ont décidé d’utiliser. La catégorie « chômeur » dans les statistiques de l’emploi exclut ceux qui ont abandonné la recherche d’emploi, ceux qui travaillent à temps très partiel contre leur gré, ceux qui font des missions courtes en alternance. Ces choix de définition ne sont jamais anodins.
2. La méthode qualitative : accéder à ce que les chiffres ne disent pas
Un questionnaire peut établir que 64 % des salariés déclarent souffrir d’un manque de reconnaissance au travail. Il ne peut pas expliquer ce que signifie concrètement ce manque dans la vie quotidienne d’un agent de service hospitalier, comment il s’accumule sur des années, comment il interagit avec les contraintes du travail de nuit, avec les relations avec les supérieurs, avec ce que le travailleur attendait de son métier quand il l’a choisi. Pour ça, il faut aller voir.
L’entretien semi-directif est la forme la plus courante de la méthode qualitative. Le chercheur prépare une liste de thèmes à explorer, mais laisse l’interviewé les aborder dans l’ordre qu’il choisit, avec les mots qu’il choisit, en s’attardant sur ce qui lui semble important. Cette liberté n’est pas un défaut de rigueur : c’est ce qui permet à des significations inattendues d’apparaître, à des contradictions de surgir, à des silences de devenir informatifs.
L’observation ethnographique va plus loin encore. Le chercheur s’immerge dans un milieu pour une durée prolongée, parfois plusieurs années. Il observe les pratiques dans leur contexte réel, note ce qui se dit mais aussi ce qui se fait, ce qui se tait, ce qui se fait différemment selon qu’on est observé ou non. Des enquêtes menées dans des hôpitaux psychiatriques, des quartiers populaires, des salles de marché, des usines, des foyers d’hébergement, des prisons, ont produit des connaissances que nulle enquête par questionnaire n’aurait pu générer. Elles ont montré comment les institutions fonctionnent réellement, derrière le discours officiel sur ce qu’elles sont censées faire.
La méthode qualitative a ses propres exigences de rigueur. L’échantillon n’est pas représentatif au sens statistique : on ne cherche pas à interviewer des gens « en proportion » de leur part dans la population. On cherche à couvrir la diversité des situations, à atteindre ce que les chercheurs appellent la saturation : le moment où les entretiens supplémentaires n’apportent plus d’informations nouvelles, où les mêmes configurations reviennent.
3. Construire l’objet : la question avant la méthode
Avant de choisir une méthode, il faut construire l’objet de recherche. C’est peut-être l’étape la plus exigeante, et la moins visible de l’extérieur.
Étudier « les jeunes » n’est pas un objet sociologique. Les jeunes sont une catégorie d’âge, pas un groupe social homogène. Un fils de cadre supérieur de 22 ans à Paris et un fils d’ouvrier de 22 ans dans une ville industrielle en reconversion partagent une tranche d’âge. Ils ne partagent pratiquement rien d’autre : ni les trajectoires scolaires, ni les perspectives d’emploi, ni les pratiques culturelles, ni les représentations politiques, ni les réseaux sociaux au sens non numérique du terme.
Construire un objet, c’est délimiter précisément ce qu’on étudie, définir les concepts qu’on utilise, choisir les indicateurs qui permettront de les mesurer ou de les observer, et justifier chacun de ces choix. Pourquoi cette définition plutôt qu’une autre ? Quelles réalités cette définition laisse-t-elle de côté ? Ces questions ne sont pas des obstacles à la recherche. Elles en sont le cœur.
La construction de l’objet révèle aussi les présupposés du chercheur. Poser la question « pourquoi les filles réussissent mieux à l’école que les garçons ? » et poser la question « pourquoi les filles réussissent mieux à l’école mais accèdent moins aux postes de direction ? » ne produisent pas les mêmes enquêtes, ni les mêmes résultats, ni les mêmes implications politiques. Le choix de la question oriente tout le reste.
Le choix de la question oriente tout le reste.
4. Les biais et leurs limites
Toute méthode a des angles morts. La rigueur scientifique ne consiste pas à prétendre qu’on en est exempt, mais à les nommer, à en évaluer l’impact, à les corriger autant que possible.
L’effet de désirabilité sociale est l’un des plus documentés. Les personnes interrogées tendent à donner les réponses qui les font paraître sous un jour favorable, conformes aux normes sociales dominantes. Interrogez des gens sur leurs pratiques écologiques ou sur leurs opinions racistes : vous obtiendrez des déclarations très éloignées des comportements réels. Les études qui contournent ce biais, comme les tests de discrimination par CV ou l’observation directe des comportements, produisent souvent des résultats très différents des enquêtes déclaratives.
L’observation modifie l’observé. Un chercheur présent dans un service hospitalier pendant six mois change inévitablement la façon dont les soignants se comportent en sa présence, au moins au début. Cette réactivité diminue avec le temps : les individus finissent par oublier qu’ils sont observés, ou par ne plus avoir l’énergie de se surveiller. Mais elle ne disparaît jamais complètement.
Les données manquantes structurent aussi les connaissances produites. On connaît mieux les comportements des groupes qui acceptent de répondre aux questionnaires, qui participent aux enquêtes, qui sont accessibles dans des institutions visibles. Les populations les plus marginalisées, les plus mobiles, les plus méfiantes envers toute forme d’enquête, restent sous-représentées dans la plupart des corpus. Ce qui se passe dans les interstices, loin des institutions, est structurellement difficile à saisir.
5. L’éthique de l’enquête
Interviewer des personnes sur leur vie, observer des situations intimes, exploiter des données personnelles : tout cela soulève des questions qui n’ont rien d’académique.
L’anonymat et la confidentialité sont les premiers garde-fous. Les personnes qui acceptent de témoigner doivent pouvoir le faire sans craindre que leurs propos soient utilisés contre elles, que leur employeur les reconnaisse dans une publication, que leur entourage soit informé de ce qu’elles ont dit. Dans les enquêtes sur des sujets sensibles, violence domestique, travail au noir, pratiques illégales, cette protection n’est pas une formalité administrative : elle conditionne la possibilité même de recueillir des informations vraies.
Le consentement éclairé suppose que les personnes savent à quoi elles participent, comment leurs données seront utilisées, qu’elles peuvent refuser ou se retirer sans conséquence. Ce principe est clair dans ses grandes lignes, plus délicat dans ses applications concrètes. Une observation ethnographique dans un espace public nécessite-t-elle le consentement de tous ceux qui y passent ? Comment informer des enfants de façon qu’ils comprennent vraiment ce à quoi ils consentent ?
La protection des enquêtés vulnérables est une exigence particulière. Travailler sur des personnes sans papiers, des victimes de violences, des détenus, des personnes en situation de grande précarité impose des précautions supplémentaires. Le chercheur dispose d’un pouvoir réel : celui de nommer, de publier, de rendre visible. Ce pouvoir peut protéger ou au contraire exposer. La décision de publier certaines données, sous quelle forme, avec quelles précautions, n’est jamais purement technique.
Ces questions éthiques ne sont pas des obstacles à la recherche. Elles la définissent. Une sociologie qui produirait des connaissances au prix de la trahison des personnes qui ont accepté d’y contribuer se détruirait elle-même : plus personne n’accepterait de parler à des chercheurs.
6. Ce que choisir une méthode signifie vraiment
Il n’existe pas de méthode neutre. Choisir de mesurer plutôt que d’observer, c’est choisir de voir certaines choses et d’en laisser d’autres dans l’ombre. Choisir d’interviewer plutôt que de diffuser un questionnaire, c’est accepter de renoncer à la représentativité pour gagner en profondeur. Ces arbitrages ne sont pas des défauts à cacher : ils doivent être rendus explicites, justifiés, discutés.
La rigueur en sciences sociales ne ressemble pas à la rigueur en physique ou en chimie. Elle ne produit pas de certitudes réplicables à l’identique dans n’importe quel laboratoire. Elle produit des connaissances situées, construites dans des conditions précises, valables dans un périmètre défini. Ce que la sociologie perd en universalité abstraite, elle le gagne en capacité à rendre compte de la complexité réelle du monde social. Un monde où les mêmes causes ne produisent pas toujours les mêmes effets selon les contextes, où les individus interprètent et transforment les structures qui les traversent, où le sens donné à une situation fait partie de cette situation.
C’est pourquoi la pluralité des méthodes n’est pas un signe de faiblesse de la discipline. C’est la trace de la complexité de son objet. Pour approfondir, voir Sociologie sur Wikipédia.
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