Tout le monde a une opinion sur la société.
Tout le monde a une opinion sur la société. Sur les raisons de la délinquance, sur les causes de la pauvreté, sur pourquoi les jeunes ne s’en sortent plus, sur ce qui fait tenir un couple ou ce qui le défait. Ces opinions circulent, s’affrontent, se répètent. Elles ont souvent la conviction pour elles. Parfois même la cohérence.
La sociologie fait autre chose. Elle ne s’oppose pas à ces opinions en en proposant de meilleures. Elle construit des problèmes, des méthodes, des résultats vérifiables. Elle remplace le « je crois que » par le « nous avons établi que, dans ces conditions, avec ces données, avec ces limites ». Ce changement de posture, en apparence modeste, est en réalité radical. Il suppose de rompre avec quelque chose que tout le monde pratique en permanence : voir le monde à travers ce qu’on y projeté. C’est cette rupture sociologique que la discipline a formalisée.
Table des matières
1. Ce qui distingue la sociologie de l’opinion
Dire que le chômage est une faute personnelle ou qu’il est la conséquence d’un système économique défaillant, ce sont deux opinions. Les deux peuvent être défendues avec éloquence. Les deux reflètent des expériences réelles, des valeurs, des intérêts. Aucune n’est sociologie.
La sociologie pose la question autrement : dans quelles conditions le chômage apparaît-il, se concentre-t-il, persiste-t-il ? Elle compare des taux selon les pays, les décennies, les secteurs, les groupes sociaux. Elle cherche des régularités que la psychologie individuelle ne peut pas expliquer. Elle construit des hypothèses et les teste. Elle reconnaît ses zones d’ombre et ses limites de méthode. Et quand ses résultats contredisent l’opinion dominante, elle les publie quand même.
Ce qui distingue la sociologie du journalisme, ce n’est pas le sérieux ou la profondeur. Un bon journaliste peut être plus rigoureux qu’un mauvais sociologue. La différence est dans le rapport au cas particulier. Le journalisme raconte des situations, des individus, des événements. La sociologie cherche ce qui, derrière ces situations, révèle une structure. L’article sur le licenciement de Marc, 52 ans, cadre dans l’automobile, est du journalisme. L’enquête sur les trajectoires de reconversion des quinquagénaires selon leur secteur d’activité et leur capital scolaire est de la sociologie.
Ce qui distingue la sociologie de la philosophie politique, c’est le rapport à la preuve. La philosophie peut construire un idéal de justice sans jamais interroger une personne réelle ni consulter une statistique. La sociologie est une discipline empirique : elle travaille sur du réel, observable, mesurable, contestable.
2. La rupture épistémologique : traiter les faits sociaux comme des choses
À la fin du XIXe siècle, un projet fondateur s’énonce en une formule qui paraît simple : les faits sociaux doivent être traités comme des choses. L’idée derrière cette formule est radicale.
Une « chose », au sens scientifique, c’est quelque chose qui existe indépendamment de ce que nous en pensons, de ce que nous voudrions qu’elle soit, de ce que notre culture nous a appris à en penser. La pierre tombe que nous croyions à la gravité ou non. La bactérie se multiplie indépendamment de nos opinions sur la maladie.
Les faits sociaux, eux, nous semblent différents. Le crime, la famille, la religion, le suicide : nous les vivons de l’intérieur, nous avons des intuitions sur eux, des positions morales, des expériences personnelles. Cette proximité est précisément le problème. Elle rend difficile de les voir tels qu’ils sont, plutôt que tels que nous les ressentons.
Traiter les faits sociaux comme des choses, c’est accepter de mettre entre parenthèses ses propres évidences pour observer ce qui se passe réellement. Pourquoi les taux de suicide varient-ils de façon aussi stable selon les religions, les saisons, les professions ? Cette régularité ne peut pas être expliquée par la psychologie individuelle, qui traite chaque cas comme unique. Elle appelle une explication sociale. Elle traite le suicide comme une réalité collective que l’individu exprime sans en être la cause unique.
Cette rupture a eu des conséquences considérables. Elle a permis de poser des questions que le sens commun ne posait pas, parce que le sens commun ne les voyait pas comme des questions. Elle a ouvert la voie à une science qui ne cherche pas à juger les comportements humains, mais à comprendre les conditions qui les rendent statistiquement plus ou moins probables.
Traiter les faits sociaux comme des choses, c’est accepter de mettre entre parenthèses ses propres évidences pour observer ce qui se passe réellement.
3. Le principe de dénaturalisation
Il existe une seconde rupture, complémentaire de la première. Elle concerne ce qui nous paraît naturel, universel, intemporel.
La famille. L’amour romantique. L’enfance comme période protégée. La pauvreté comme phénomène distinct de la misère ordinaire. Le chômage comme état identifiable et mesurable. La maladie mentale comme catégorie médicale. Toutes ces réalités semblent aller de soi. Elles semblent avoir toujours existé sous cette forme, ou presque.
La sociologie, et avec elle l’anthropologie et l’histoire sociale, a montré que chacune de ces réalités a une date de naissance et une géographie. L’amour romantique comme fondement du mariage est une invention occidentale récente. Pendant des siècles, dans la plupart des sociétés, le mariage était une alliance économique et politique entre familles, pas la consécration d’un sentiment. L’idée que deux personnes se marient parce qu’elles s’aiment d’un amour singulier, exclusif et durable, et que cet amour justifie l’union à lui seul, est extraordinairement jeune à l’échelle de l’histoire humaine.
L’enfance comme espace protégé, séparé du monde des adultes, avec ses droits propres, ses institutions (l’école obligatoire), ses normes (interdiction du travail, obligation de scolarisation), n’existait pas sous cette forme avant le XIXe siècle en Europe, et n’existe pas partout dans le monde aujourd’hui. Des enfants de huit ans travaillaient dans les mines anglaises au moment où Dickens écrivait.
Le chômage, au sens moderne, suppose un marché du travail salarié suffisamment développé pour qu’on puisse définir quelqu’un comme « disponible à l’emploi mais sans emploi ». Dans les sociétés préindustrielles, paysannes, la notion même n’avait pas de sens : on était pauvre, on mendait, on servait, mais on n’était pas « chômeur » au sens d’une catégorie administrative.
Dénaturaliser ne signifie pas relativiser au sens de « tout se vaut ». Cela signifie : ce qui paraît inévitable est en réalité le produit d’une histoire, de rapports de force, de choix collectifs. Et ce qui a été construit peut être transformé. Cette distinction entre ce qui est naturel et ce qui est social n’est pas une question philosophique abstraite : elle a des conséquences politiques et pratiques directes.
4. La distance critique : se méfier de ses propres évidences
La rupture sociologique n’est pas seulement une rupture avec les opinions des autres. Elle est aussi, et peut-être surtout, une rupture avec ses propres évidences.
C’est la partie la plus difficile, et souvent la moins bien comprise. On imagine volontiers le sociologue comme quelqu’un qui regarde la société de l’extérieur, avec un regard froid et désintéressé. Mais le sociologue est lui-même un produit social. Il a été socialisé dans un milieu, une classe, une génération, une culture nationale. Ses intuitions sur ce qui est « normal » ou « pathologique », sur ce qui mérite d’être étudié et ce qui ne mérite pas de l’être, sont elles-mêmes socialement façonnées.
Un sociologue issu des classes moyennes supérieures qui étudie la pauvreté doit travailler à objectiver sa propre position, ses réflexes de classe, ses catégories spontanées. Sinon, il risque de produire une sociologie de la pauvreté vue par un non-pauvre, qui dira beaucoup sur les représentations des classes moyennes supérieures et peu sur la pauvreté réelle. Un sociologue homme qui étudie les inégalités de genre doit travailler à déconstruire ses propres angles morts.
Ce travail d’objectivation de soi n’est jamais achevé. Mais il est une condition de la validité de la démarche. C’est pourquoi les sciences sociales valorisent la transparence sur la méthode, les discussions entre chercheurs, les critiques croisées : non par masochisme intellectuel, mais parce que c’est le seul moyen de limiter les effets des positions sociales des chercheurs sur leurs résultats.
La distance critique, c’est aussi un effort permanent contre la pensée de confort : la tendance à confirmer ce qu’on croyait déjà, à interpréter les données de façon à ce qu’elles valident notre vision du monde. Les bons chercheurs en sciences sociales cherchent activement des preuves qui contrediraient leurs hypothèses. C’est précisément ce qui leur permet d’apprendre quelque chose.
5. L’objectivation : transformer une intuition en problème scientifique
Dire que « les jeunes vont mal » est une intuition, peut-être juste, peut-être fausse, en tout cas invérifiable dans cette forme. La sociologie transforme cette intuition en problème : que signifie « aller mal » ? Quels indicateurs choisit-on ? La prévalence des troubles anxieux diagnostiqués ? Le taux de recours aux soins psychologiques ? L’auto-évaluation du bien-être dans des enquêtes standardisées ? Le nombre de tentatives de suicide ?
Chacun de ces indicateurs mesure quelque chose de légèrement différent. Chacun a ses biais. Le recours aux soins dépend de l’offre de soins disponible et de la propension à consulter, qui varie selon les milieux et les générations. L’auto-évaluation du bien-être dépend des normes culturelles sur l’expression de la souffrance. Une fois qu’on a choisi ses indicateurs et expliqué pourquoi, on peut comparer : entre générations, entre pays, entre groupes sociaux. Et alors on peut commencer à chercher des explications.
Ce processus d’objectivation n’est pas une mise à distance froide du réel. C’est une manière de le prendre au sérieux. Traiter la souffrance des jeunes comme un objet de recherche rigoureux, c’est lui accorder plus de respect qu’en la traitant comme un thème de tribune ou un argument politique. C’est ce qui permet de distinguer ce qui est un phénomène massif documenté de ce qui est une panique morale construite par les médias.
La sociologie commence là : dans cet effort pour remplacer le « on dit que » par le « on a établi que ». Un effort qui ne produit jamais de certitudes définitives, mais qui produit des connaissances cumulables, discutables, améliorables. Ce que l’opinion seule ne peut pas faire. Pour approfondir, voir Sociologie sur Wikipédia.
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