Il y a un moment, en lisant le nom d’un inconnu, où quelque chose s’aligne. Freud, en allemand, dit la joie. Einstein dit la pierre. Le bâtisseur de l’inconscient porte le mot du plaisir, et le chercheur des invariants porte le mot de la fixité. La coïncidence est trop nette. On hésite, on cherche un contre-exemple, on en trouve aussitôt, et pourtant l’impression revient.

Cette impression a un nom : déterminisme nominatif. Le magazine New Scientist l’a forgée en 1994 après avoir remarqué, dans plusieurs articles scientifiques portant sur l’incontinence urinaire, des auteurs nommés J. W. Splatt et D. Weedon. La revue a invité ses lecteurs à signaler d’autres cas. Les contributions ont afflué pendant des années. La chose semblait évidente, et personne ne savait quoi en faire.

L’enquête statistique et son échec

En 2002, le psychologue social Brett Pelham et ses collègues publient dans le Journal of Personality and Social Psychology une série d’études qui prétendent objectiver le phénomène1. Les Denis seraient surreprésentés chez les dentistes américains. Les Louis vivraient plus souvent à Saint-Louis. Les Georgia s’établiraient en Géorgie. Le mécanisme proposé, l’« égotisme implicite », postule que nous serions inconsciemment attirés par ce qui ressemble à notre nom, jusque dans nos choix de carrière, de partenaire, de lieu de résidence.

L’élégance de la thèse séduit. La rigueur, moins. En 2011, Uri Simonsohn démonte méthodiquement les analyses de Pelham2. Les données mélangent des cohortes générationnelles différentes, ignorent les variations de popularité des prénoms selon les époques, négligent les structures d’opportunité professionnelle qui changent avec les décennies. Une fois ces variables contrôlées, l’effet s’évanouit. Pas entièrement, mais suffisamment pour qu’on ne puisse plus prétendre avoir démontré quoi que ce soit.

La littérature continue, avec des reprises faibles, des contre-études contradictoires, et l’inconfort de chercheurs qui sentent qu’il y a là quelque chose, mais qui ne parviennent pas à le saisir avec les outils de leur discipline.

Pourquoi la psychologie laisse un reste

L’échec partiel de la psychologie expérimentale tient à un présupposé que la sociologie peut interroger. Pelham cherchait un mécanisme individuel, dans la tête du porteur du nom : une préférence inconsciente pour les sons familiers, un narcissisme primaire qui guiderait les choix de vie. Si le mécanisme est individuel, il devrait produire des corrélations mesurables au niveau individuel. Si les corrélations s’effondrent sous le contrôle statistique, c’est que le mécanisme n’est pas là.

Mais le déterminisme nominatif n’est peut-être pas un fait psychologique. Peut-être est-il, au sens strict que Durkheim donnait à l’expression, un fait social. Quelque chose qui agit sur l’individu depuis l’extérieur, qui le précède et qui le dépasse. Pour le voir, il faut changer d’échelle et d’instruments.

Le nom comme première interpellation

Louis Althusser, dans son essai de 1970 sur les appareils idéologiques d’État3, propose un concept qui éclaire la question. L’idéologie, écrit-il, « interpelle » les individus en sujets. Le policier crie « hé, vous là-bas ! » dans la rue. Vous vous retournez. Ce mouvement de retournement vous constitue comme sujet, c’est-à-dire comme quelqu’un qui peut être appelé, identifié, sommé. Vous n’avez pas choisi d’être ce sujet. Vous l’êtes devenu en répondant à l’appel.

Le nom propre est la première interpellation. Elle commence avant la naissance, dans la décision des parents. Elle se prononce dix mille fois durant l’enfance, dans des registres dont l’enfant ne maîtrise pas les codes. « Patrik, viens ici. » « Patrik, qu’est-ce que tu as fait. » « Patrik est sérieux pour son âge. » L’enfant n’entend pas seulement un son. Il entend une convocation, une caractérisation, une attente. Le nom devient le pivot autour duquel se construit le sens du moi, avant que ce moi ne puisse réfléchir sur lui-même.

Pierre Bourdieu, dans La distinction4 et plus encore dans ses textes sur l’illusion biographique5, a montré comment ce processus d’interpellation est socialement stratifié. Un prénom n’est jamais neutre. Il porte la signature de la classe, du milieu, de l’époque. Un Anatole, en France, n’a pas la même probabilité d’apparition dans une cité de banlieue et dans le septième arrondissement. Quand il apparaît, il signale et il classe. Le porteur ne porte pas seulement un son, il porte une position dans l’espace social, une trajectoire probable, des attentes croisées.

Le déterminisme nominatif réel, sous cet angle, n’est plus à chercher dans la sémantique du nom. Il loge dans sa distribution sociale. Les Denis sont peut-être devenus dentistes non parce que leur cerveau aimait le son D, mais parce que les Denis appartenaient majoritairement à un milieu où la profession de dentiste était socialement accessible et symboliquement valorisée. Le nom n’est pas la cause. Il est le marqueur d’une cause plus profonde.

Peter Berger et Thomas Luckmann, dans La construction sociale de la réalité6, complètent le tableau. La société n’est pas un environnement extérieur dans lequel l’individu se débat. Elle est un univers symbolique que l’individu intériorise au point de ne plus le voir. Le nom propre est l’un des premiers fragments de cet univers que nous absorbons. Nous le portons comme si nous l’avions toujours porté, comme s’il faisait partie de nous au même titre que notre corps. Cette évidence intime est précisément l’effet recherché par toute socialisation réussie.

Erving Goffman ajoute la dimension dramaturgique7. Le nom est l’étiquette par laquelle nous nous présentons sur la scène sociale, et qui est apposée sur nous avant que nous ayons pu négocier les termes de notre rôle. Certains parviennent à le retourner, à le détourner, à en faire un outil. D’autres se débattent toute leur vie contre une assignation qu’ils n’ont pas choisie.

Du nom au décor

Si le nom est ce dispositif minuscule et puissant, alors la question s’élargit. Tout le reste de l’existence sociale fonctionne sur ce modèle. Nous sommes interpellés avant de pouvoir répondre. Classés avant de pouvoir nous classer. Inscrits dans des récits que nous n’avons pas écrits, et qui nous parlent comme s’ils nous étaient destinés.

C’est ici que se présente l’intuition que beaucoup ressentent sans trouver de mots pour l’exprimer : nous vivons dans quelque chose qui ressemble à un décor. Une mise en scène dont nous occupons les rôles, sans avoir lu le scénario, sans même savoir qu’il existe.

Guy Debord a donné une formulation fameuse de cette intuition8. La société du spectacle, écrivait-il en 1967, n’est pas un ensemble d’images. C’est un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. La vie réelle s’épuise dans sa représentation. Nous ne vivons plus directement, nous regardons des versions de nous-mêmes nous être renvoyées par tous les supports de la culture, et nous tentons de coïncider avec ces versions.

Jean Baudrillard a poussé l’analyse plus loin9. La carte précède le territoire. La copie précède l’original. Le simulacre n’est plus la déformation du réel, il est devenu le réel lui-même, indistinct de ses représentations. Nous habitons un univers de signes qui ne renvoient plus qu’à d’autres signes, et dont l’efficacité est totale parce qu’elle ne rencontre plus aucune résistance d’un réel extérieur.

Cornelius Castoriadis, plus sobrement, a parlé d’institution imaginaire de la société10. Toute société invente le monde dans lequel elle vit. Les significations qu’elle pose, les hiérarchies qu’elle reconnaît, les destins qu’elle distribue, tout cela est création imaginaire, et tout cela a néanmoins la dureté du réel pour ceux qui la subissent. Le décor est une fiction, et la fiction tient lieu de monde.

Les deux décors

Il y a deux façons d’entendre cette idée de décor, et il importe de ne pas les confondre.

La première est métaphysique. Elle suppose un scénariste. Un démiurge, une matrice, une instance cachée qui aurait écrit l’histoire et qui se tiendrait en retrait. C’est la lecture gnostique du monde, qui traverse l’histoire intellectuelle de l’Antiquité aux hypothèses contemporaines de la simulation, en passant par le grand sommeil dont parlent certaines traditions mystiques. Cette lecture a sa cohérence interne. Elle est invérifiable par construction. Elle attire parce qu’elle propose une explication unifiée à l’expérience d’aliénation. Elle est dangereuse parce qu’elle déresponsabilise.

La seconde est sociologique. Elle ne suppose aucun scénariste. Le décor existe, et le scénario existe, mais ils sont produits par ceux-là mêmes qui les habitent, sans qu’aucun individu n’en soit l’auteur. C’est l’idée centrale de Bourdieu : le jeu social a la propriété d’être pris au sérieux par ses joueurs, qui croient à sa réalité sans voir qu’ils sont en train d’y croire. L’illusio collective produit un monde qui s’impose à chacun avec toute la dureté de l’objectif, alors qu’il n’est que la cristallisation continue de leurs actes croisés.

La seconde lecture est plus exigeante intellectuellement et plus libératrice politiquement. Elle ne console pas par l’idée d’un sens caché. Elle n’offre pas non plus le confort de l’inéluctable. Elle dit ceci : le décor est réel, le scénario est réel, et nous en sommes les coproducteurs inconscients. Ce qui implique que nous pouvons, par moments, et toujours partiellement, le voir et le déplacer.

Le déterminisme nominatif, replacé dans ce cadre, n’est plus une superstition à congédier ni un mystère à célébrer. C’est un cas particulier, intime, presque drôle, d’un phénomène plus vaste : la fabrication sociale de l’évidence. Nos noms nous semblent nous correspondre parce que nous avons appris à leur correspondre, en les portant si longtemps que nous ne distinguons plus le porteur du nom porté.

Le nom comme porte

Il reste une dernière question, que la sociologie peut poser sans prétendre la résoudre. Si nos noms nous façonnent au point que leur sémantique semble prédire nos destins, alors les rares cas où la prédiction échoue éclatamment méritent attention. Des hommes nommés Joie qui se sont enfoncés dans la mélancolie. Des femmes nommées Lumière qui ont vécu dans l’effacement. Hartmut Rosa, dans sa théorie de la résonance11, suggère que la rencontre entre un sujet et son monde produit parfois de la consonance, parfois de la dissonance, et que cette dissonance est souvent le moteur de la subjectivation la plus profonde.

Le nom est une porte. Pour certains, elle s’ouvre sur ce qu’ils sont. Pour d’autres, elle ne s’ouvre qu’au prix d’une lutte longue contre ce qu’elle prétendait leur imposer. Dans les deux cas, le nom a agi. Il a structuré la rencontre. Il a participé au décor.

Reste à savoir ce que nous en faisons…


Footnotes

  1. Brett W. Pelham, Matthew C. Mirenberg & John T. Jones, « Why Susie sells seashells by the seashore : implicit egotism and major life decisions », Journal of Personality and Social Psychology, vol. 82, n° 4, 2002, p. 469-487. 
  2. Uri Simonsohn, « Spurious ? Name similarity effects (implicit egotism) in marriage, job, and moving decisions », Journal of Personality and Social Psychology, vol. 101, n° 1, 2011, p. 1-24. 
  3. Louis Althusser, « Idéologie et appareils idéologiques d’État », La Pensée, n° 151, juin 1970. 
  4. Pierre Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979. 
  5. Pierre Bourdieu, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 62-63, 1986, p. 69-72. 
  6. Peter L. Berger & Thomas Luckmann, La construction sociale de la réalité, Paris, Méridiens Klincksieck, 1986 [1966]. 
  7. Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne, Paris, Minuit, 1973 [1959]. 
  8. Guy Debord, La société du spectacle, Paris, Buchet-Chastel, 1967. 
  9. Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, Paris, Galilée, 1981. 
  10. Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975. 
  11. Hartmut Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, Paris, La Découverte, 2018 [2016]. 

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