Bâtir ce qu’on n’a pas reçu
De l’adversité à l’engagement : comment certaines blessures d’enfance deviennent le fondement d’une vocation sociale.
Table des matières
Arnaud G. a grandi dans un appartement où personne ne demandait comment s’était passée la journée. Ni violence spectaculaire ni abandon déclaré : juste l’indifférence ordinaire, celle qui ne laisse pas de marques visibles mais creuse quelque chose de profond dans l’architecture de l’enfance. Il est aujourd’hui éducateur spécialisé en foyer pour mineurs, reconnu par ses collègues pour une qualité singulière : il ne lâche jamais les adolescents que les autres ont abandonnés. Quand on lui demande d’où vient cette endurance, il cherche ses mots. « Je ne sais pas. Je crois que je comprends quelque chose à ce que c’est de ne pas être vu. »
Ce type de réponse est si courant dans les métiers du social et de l’humanitaire qu’il finit par constituer une donnée à part entière. Des éducateurs, des travailleuses sociales, des fondateurs d’associations de protection de l’enfance : interrogez leur biographie, et vous rencontrerez, avec une fréquence qui ne doit rien au hasard, des enfances fracturées, des manques fondateurs, des deuils précoces. Le mentor absent qui devient éducateur. La famille dysfonctionnelle qui pousse vers la protection de l’enfance. Le quartier oublié qui inspire le travail de terrain.
Ce n’est pas une légende. La recherche en psychosociologie et en sociologie des engagements a progressivement nommé ce phénomène. Ervin Staub et Johanna Vollhardt l’ont théorisé sous l’expression altruism born of suffering, l’altruisme né de la souffrance, désignant le mécanisme par lequel certaines expériences adverses, loin de fermer l’individu sur lui-même, l’ouvrent vers l’autre avec une précision presque chirurgicale (Staub & Vollhardt, 2008). Ce n’est pas la souffrance qui produit mécaniquement la générosité. C’est la souffrance transformée, intégrée, retournée comme un gant.
Mais ce qui reste insuffisamment examiné, c’est la dimension proprement sociale de ce phénomène. Car il ne s’agit pas seulement d’une trajectoire individuelle, d’une psychologie singulière sublimant ses douleurs en carburant de l’action. La trajectoire réparatrice est aussi une structure sociale : elle se construit dans des institutions, elle est activée par des rencontres, elle produit des liens et des transformations collectives qui dépassent largement celui qui s’y engage. C’est à cette double lecture, biographique et sociale, que cet article invite.
Quand la blessure précède la vocation
Longtemps, la question des motivations de ceux qui se dédient aux autres a été résolue par l’évidence morale. On aidait les pauvres parce qu’on était bon chrétien. On s’engageait dans le soin parce qu’on avait le cœur bien placé. La sociologie de l’engagement a mis fin à cette naïveté en montrant que les dispositions à agir ne tombent pas du ciel : elles se fabriquent dans des contextes précis, des socialisations particulières, des expériences qui laissent des empreintes durables.
Pierre Bourdieu, avec sa notion d’habitus, offre un premier cadre. Ce système de dispositions incorporées, acquises au fil des expériences, génère des perceptions et des pratiques qui semblent naturelles à celui qui les porte, mais portent la marque des conditions sociales dans lesquelles elles ont été acquises (Le sens pratique, 1980). Un enfant qui a grandi dans l’insécurité affective intègre des schèmes de perception particuliers : une vigilance aux signaux de détresse, une sensibilité aux exclusions, une forme de radar social qui le distingue des autres. Ces schèmes ne sont pas neutres. Ils peuvent constituer, dans les bonnes conditions, le fondement d’un engagement extraordinairement précis et durable.
Carl Gustav Jung a décrit cet archétype avant la lettre sous le nom de « guérisseur blessé » : figure mythique dont la blessure incurable devient la source même de son pouvoir de soin. Chiron, le centaure enseignant tous les héros de la Grèce antique, portait une plaie que nulle herbe ne pouvait fermer. C’est de cette plaie qu’il tirait son autorité, non d’une invulnérabilité imaginaire. La souffrance intégrée et non refoulée se transmute, dans cette lecture, en empathie opérationnelle ; une empathie qui sait où chercher parce qu’elle connaît le chemin de l’intérieur.
Erik Erikson, pour sa part, a introduit le concept de générativité pour désigner la préoccupation adulte pour la génération suivante : le désir de créer, de guider, de transmettre ce qui mérite de l’être (Childhood and Society, 1950). La générativité prend une forme particulière chez ceux dont la génération précédente a failli : elle devient plus urgente, plus physique, plus ancrée. On transmet ce qu’on n’a pas reçu avec la conviction précise de celui qui sait exactement ce que ce manque a coûté.
La sociologie des engagements a documenté ce phénomène à sa propre échelle. Bénédicte Havard Duclos et Sandrine Nicourd ont montré que l’engagement bénévole ne peut tenir sur la seule volonté individuelle, mais requiert un ajustement entre une histoire personnelle et un cadre associatif capable de l’accueillir. Les expériences de domination, écrivent-elles, « quand elles rencontrent la possibilité sociale d’être dépassées, sont de formidables catalyseurs d’un élan d’engagement » (Havard Duclos & Nicourd, Pourquoi s’engager, 2005). La structure sociale n’est pas l’ennemi de la trajectoire réparatrice : elle en est souvent la condition.
Anatomie d’un retournement
Une enquête réalisée en 2022 révèle qu’un quart des adultes français interrogés estiment avoir été victimes de maltraitances graves au cours de leur enfance (Ministère du Travail et des Solidarités, 2022). Ce chiffre, vertigineux par ce qu’il dit de l’ampleur des violences intrafamiliales, dit aussi quelque chose d’essentiel sur le bassin de ceux qui se retrouvent, quelques décennies plus tard, à travailler dans les secteurs de la protection de l’enfance, du travail social, de l’humanitaire. Les deux populations se recouvrent plus qu’on ne le mesure. En France, 404 600 mineurs font aujourd’hui l’objet d’une mesure de protection de l’enfance (DREES, 2024) : derrière ces chiffres, des trajectoires qui ne finissent pas avec la majorité civile.
Le mécanisme proposé par Staub et Vollhardt est précis. L’adversité vécue produit, chez certains individus, une empathie accrue pour ceux qui traversent des situations similaires. Elle aiguise la capacité à reconnaître la détresse là où d’autres ne voient rien. Elle génère une motivation quasi-viscérale à intervenir. Des études récentes confirment cette orientation : des adultes ayant vécu un traumatisme pendant l’enfance présentent des niveaux d’empathie mesurables plus élevés que la moyenne, ainsi qu’une propension plus marquée aux comportements prosociaux à l’âge adulte (Lim & DeSteno, 2016 ; Rohner et al., Frontiers in Psychology, 2022). Les chercheurs identifient cinq mécanismes distincts : une empathie renforcée, une reconstruction identitaire par l’aide, une amélioration de soi perçue à travers l’autre, la dénonciation active de valeurs délétères, et, parfois, une fatigue compassionnelle qui constitue le revers exact de cette force.
Mais le mécanisme n’est pas automatique. L’adversité seule peut tout aussi bien produire l’enfermement, la méfiance chronique, l’incapacité à faire confiance. Ce qui différencie les deux trajectoires, c’est ce que la littérature sur la croissance post-traumatique nomme l’intégration de l’expérience : la capacité à donner du sens à ce qu’on a vécu, à le situer dans un récit cohérent plutôt que de le subir comme un chaos non résolu (Tedeschi & Calhoun, 1996). Cette intégration n’est pas un travail solitaire. Elle se fait dans des relations, dans des paroles qui trouvent une écoute, dans des contextes institutionnels qui offrent le langage pour nommer ce qui résistait à être nommé.
Viktor Frankl, psychiatre viennois survivant des camps de concentration, avait perçu ce mécanisme avant que la recherche empirique le valide. Son concept de will to meaning, la volonté de sens, postule que c’est moins l’intensité de la souffrance que l’orientation qu’on lui donne qui détermine ce qu’elle produit (Man’s Search for Meaning, 1946). Appliqué à la trajectoire réparatrice, cela signifie : la blessure ne devient vocation que quand elle cesse d’être seulement une plaie pour devenir aussi une boussole.
Ce retournement n’est pas psychologique seulement. Il est socialement conditionné. Que la blessure trouve une institution capable de l’accueillir et de la transformer en compétence, et la trajectoire réparatrice prend corps. Faute de cet espace, elle reste une tension stérile. C’est pourquoi les organisations du soin et du social portent une responsabilité particulière : elles sont, qu’elles le sachent ou non, les architectes secondaires de ces conversions.
Trois portraits en creux
Madame A. a grandi dans le circuit de l’Aide sociale à l’enfance. Pas de famille d’accueil stable, plusieurs foyers, l’impression d’être un dossier davantage qu’une personne. Elle travaille aujourd’hui comme coordinatrice dans une association de parrainage pour enfants placés. Sa singularité : elle n’idéalise jamais ce qu’elle fait. « Je sais ce que ces enfants vivent vraiment. Je ne viens pas avec mes bonnes intentions. Je viens avec ma mémoire. » Cette clarté, loin de l’humanitarisme diffus, fait d’elle quelqu’un d’une efficacité rare dans un secteur qui en manque. Elle ne répare pas les enfants. Elle sait ce qu’ils ont besoin d’entendre parce qu’elle a compté les jours en attendant que quelqu’un le lui dise.
Monsieur B. a fondé, à 41 ans, une école non-formelle dans un quartier défavorisé. Il est économiste de formation. Son engagement n’a rien d’évident en surface. Creusez : il a grandi dans une famille où les pères ne parlaient pas à leurs fils. « Mon père ne m’a jamais posé de question sur mes notes. Pas par méchanceté. Par absence. » Il est devenu l’enseignant qu’il n’a pas eu. Mais quelque chose de plus intéressant s’est produit : il a construit une institution qui reproduit cette présence à l’échelle de centaines d’enfants. La trajectoire réparatrice est passée du biographique au structurel, de la cicatrice singulière au fait social.
Le cas de Groupe X. est plus ambigu et plus révélateur. Cette ONG de protection de l’enfance, fondée par une figure dont les blessures personnelles sont connues dans le milieu, présente un paradoxe récurrent dans le secteur humanitaire : ses pratiques institutionnelles reproduisent parfois les dynamiques de contrôle dont ses fondateurs ont souffert. Les blessures non entièrement intégrées s’exportent dans les organisations. Ce qu’on n’a pas résolu pour soi se rejoue parfois à la tête des structures qu’on crée. C’est le revers exact du mécanisme : la trajectoire réparatrice peut devenir trajectoire de répétition si elle manque de réflexivité. La violence symbolique que Bourdieu décrit comme invisible à ceux qui l’exercent trouve ici un terrain particulièrement fertile.
Pascal Dauvin et Johanna Siméant, dans leur analyse du travail humanitaire, ont relevé des « convergences biographiques » remarquables dans les parcours des acteurs engagés à l’international : l’importance de la socialisation catholique, des ruptures identitaires préalables au départ, des deuils, des trajectoires professionnelles qui ont bifurqué (Le travail humanitaire, Presses de Sciences Po, 2002). L’engagement humanitaire, note leur enquête, est rarement une première voie : c’est souvent une reconversion après une fracture personnelle. On ne part pas parce qu’on va bien. On part parce qu’on cherche quelque chose que nulle autre adresse n’a su offrir.
Horizons : ce que le mécanisme révèle
La trajectoire réparatrice soulève des questions que la sociologie de l’engagement n’a pas encore pleinement traitées.
La première est celle de la durabilité. Construire sa vie professionnelle sur une blessure fondatrice est une source d’énergie extraordinaire, mais une source qui peut s’épuiser. Les études sur le burn-out dans le secteur social et humanitaire documentent une surreprésentation de professionnels portant des histoires personnelles lourdes. La fatigue compassionnelle touche particulièrement ceux dont l’engagement a une dimension réparatrice forte, précisément parce que la frontière entre soi et l’autre y est plus poreuse. Quand le travail est aussi, implicitement, une thérapie, son épuisement peut avoir la profondeur d’une dépression.
La deuxième question est institutionnelle. Les organisations du soin et du social recrutent souvent, de manière informelle, des individus portant ce type de trajectoire. Cette sélection produit des équipes d’une motivation rare, mais elle exige en retour une attention particulière aux mécanismes de protection et de supervision. La mémoire collectiveinstitutionnelle, au sens de Halbwachs, joue ici : une organisation qui sait nommer les histoires de ceux qui la composent peut les transformer en ressource. Une organisation qui les ignore les laisse devenir des risques.
La troisième est politique. Si la trajectoire réparatrice est une structure sociale et pas seulement une psychologie individuelle, alors les politiques de protection de l’enfance, d’aide sociale, d’accompagnement des jeunes adultes sortant de l’ASE produisent ou détruisent les conditions de possibilité de ces engagements futurs. Chaque enfant qui traverse ces dispositifs sans que personne ne lui dise ce qu’il vaut est une trajectoire réparatrice qui ne se produit pas, ou qui se produit dans la douleur. Ce n’est pas un argument pour idéaliser la souffrance. C’est un argument pour prendre au sérieux la qualité de ce qu’on transmet, même dans les institutions censées ne faire que passer.
Une quatrième piste, encore peu explorée, concerne la transmission intergénérationnelle de ces vocations. Les recherches sur le voyage et la transformation identitaireank Math montrent que le déplacement géographique et culturel amplifie souvent des dynamiques réparatrices déjà à l’œuvre. Dans les équipes des ONG internationales notamment, on observe des configurations où la trajectoire réparatrice se redouble d’un exil volontaire : on va réparer là-bas ce qu’on n’a pas pu résoudre ici. La géographie de l’engagement n’est jamais neutre.
Trois vérités pour un seul geste
Il y a quelque chose de vertigineux à comprendre que les institutions les plus solides du soin social sont souvent bâties sur des blessures que personne n’a demandé de subir. Ce n’est pas beau, à proprement parler. C’est vrai.
Première vérité : la souffrance n’est pas une ressource au sens où on capitaliserait dessus, mais elle peut devenir une compétence au sens où elle ouvre des perceptions que la formation seule ne donne pas. Ceux qui ont manqué d’une chose précise savent exactement où chercher quand elle manque chez les autres. Cette connaissance n’est pas abstraite. Elle est logée dans le corps, dans la vigilance, dans la façon d’entrer dans une pièce et de lire ce qui s’y passe.
Deuxième vérité : cette transmutation ne se fait pas seule. Elle suppose des rencontres, des institutions, des espaces où la blessure peut être nommée sans honte et transformée sans être effacée. La trajectoire réparatrice est un fait social total au sens maussien du terme : elle engage le corps, l’histoire, les institutions et les relations. Elle ne se produit que si la société offre les conditions de son déploiement.
Troisième vérité : le coût de ce mécanisme est réel et mal pris en compte. Bâtir pour les autres ce qu’on n’a pas reçu épuise différemment que bâtir par vocation sereine. Les professionnels qui en vivent méritent une attention que ni le discours sur l’engagement bénévole, ni la gestion des ressources humaines ne leur offre encore franchement.
En 1955, Everett Hughes écrivait que dans chaque métier, on peut chercher l’image de la société. Dans le travail de ceux qui bâtissent ce qu’ils n’ont pas reçu, c’est quelque chose de plus troublant qu’on trouve : l’image de ce que nous n’avons pas encore su donner aux enfants, et la preuve étrange, têtue, que certains choisissent d’en faire quand même quelque chose.
À lire aussi
- Habitus et transformation sociale : Bourdieu et le pouvoir des habitudes
- Violence symbolique et domination : relire Bourdieu
- Burn-out parental : quand le don de soi atteint ses limites
- Mémoire collective : Halbwachs et la construction du souvenir
Bibliographie
Ouvrages et articles académiques
- Bourdieu, Pierre, Le sens pratique, Éditions de Minuit, 1980
- Erikson, Erik H., Childhood and Society, Norton, 1950
- Frankl, Viktor, Man’s Search for Meaning, Beacon Press, 1946
- Jung, Carl Gustav, L’Âme et le Soi, Albin Michel, 1990
- Staub, Ervin et Vollhardt, Johanna R., « Altruism born of suffering : The roots of caring and helping after victimization and other trauma », American Journal of Orthopsychiatry, 78(3), 2008
- Tedeschi, Richard G. et Calhoun, Lawrence G., « The Posttraumatic Growth Inventory : Measuring the positive legacy of trauma », Journal of Traumatic Stress, 9(3), 1996
- Vollhardt, Johanna R. et Staub, Ervin, « Inclusive altruism born of suffering : The relationship between adversity and prosocial attitudes and behavior toward disadvantaged outgroups », American Journal of Orthopsychiatry, 81(3), 2011
Rapports et études institutionnelles
- Ministère du Travail et des Solidarités (France), Lutter contre les violences faites aux enfants, 2022
- DREES, L’aide et l’action sociales en France. Protection de l’enfance, 2024
- Rohner, S.L. et al., « Childhood adversity and later life prosocial behavior : A qualitative comparative study of Irish older adult survivors », Frontiers in Psychology, 2022
Articles de presse et enquêtes de terrain
- Dauvin, Pascal et Siméant, Johanna, Le travail humanitaire. Les acteurs des ONG, du siège au terrain, Presses de Sciences Po, 2002
- Havard Duclos, Bénédicte et Nicourd, Sandrine, « Le bénévolat n’est pas le résultat d’une volonté individuelle », Pensée plurielle, 9(1), 2005
- Hughes, Everett C., Le regard sociologique : essais choisis, EHESS, 1996
- Lim, D. et DeSteno, D., « Suffering and Compassion : The Links Among Adverse Life Experiences, Empathy, Compassion, and Prosocial Behavior », Emotion, 16(2), 2016