La solitude génération Z n’est plus un sujet de niche : c’est une crise sanitaire. Il est vingt-trois heures dans un studio de 18 mètres carrés à Montpellier. Mademoiselle A., vingt-deux ans, étudiante en troisième année de droit, n’a pas prononcé un mot à voix haute depuis quatorze heures.

Il est vingt-trois heures dans un studio de 18 mètres carrés à Montpellier. Mademoiselle A., vingt-deux ans, étudiante en troisième année de droit, n’a pas prononcé un mot à voix haute depuis quatorze heures. Elle a pourtant échangé quatre-vingt-sept messages, commenté onze publications, regardé quarante minutes de stories, et répondu à un sondage sur sa santé mentale partagé par une influenceuse suivie par trois millions de personnes. Son téléphone indique sept heures et douze minutes de temps d’écran. Elle n’est pas coupée du monde. Elle est coupée des autres.

Ce n’est pas une anecdote. C’est un tableau clinique devenu statistique. En France, 40 % des moins de vingt-cinq ans déclarent éprouver un sentiment de solitude régulier, selon l’enquête IFOP-Astrée de 2024. Chez les 18-24 ans, la solitude chronique touche désormais 40 % de la classe d’âge, un taux supérieur à celui des personnes âgées de plus de soixante-quinze ans. L’Ifop note que le sentiment de solitude dans la population française est passé de 25 % en 2018 à 31 % en 2024, mais que les jeunes adultes portent le poids le plus lourd de cette progression. Au Canada, l’étude NextGen 2025, menée par Léger auprès de 2 502 jeunes, révèle que 41 % des membres de la génération Z se sentent seuls au moins une fois par semaine, dont 17 % quotidiennement.

Le paradoxe frappe par sa symétrie cruelle : la génération qui dispose du plus grand nombre d’outils de communication jamais inventés est celle qui souffre le plus d’isolement. Cette génération n’a pas connu le monde d’avant les réseaux sociaux. Elle est née dedans. Comment une architecture relationnelle construite sur la promesse de la connexion permanente a-t-elle pu produire autant de solitude ? La question n’est pas seulement psychologique. Elle est sociologique, et elle exige qu’on remonte au mécanisme plutôt qu’on s’arrête au symptôme.

Le lien social, cette vieille machine que personne n’entretient plus

Pour comprendre pourquoi une génération entière se retrouve seule au milieu de la foule numérique, il faut d’abord rappeler ce que le lien social a été, et comment il s’est défait.

Émile Durkheim, dès 1897, avait posé les fondations du problème dans Le suicide. Son intuition centrale reste intacte : la solidarité sociale n’est pas un supplément d’âme, c’est une infrastructure. Quand cette infrastructure se fissure, ce ne sont pas seulement les individus fragiles qui tombent. C’est le corps social tout entier qui se disloque. Durkheim distinguait la solidarité mécanique des sociétés traditionnelles, fondée sur la ressemblance, et la solidarité organique des sociétés modernes, fondée sur l’interdépendance. Il prévoyait que la seconde, plus complexe, serait aussi plus fragile. Il n’avait pas prévu qu’elle serait un jour court-circuitée par des algorithmes.

La solitude n’est pas une invention du XXIe siècle. Dans les années 1950, David Riesman décrivait déjà, dans La foule solitaire, la transformation de l’individu « introdéterminé » (guidé par des valeurs internes) en individu « extrodéterminé » (orienté par le regard des autres). Ce déplacement de la boussole intérieure vers le radar social annonçait, avec soixante-dix ans d’avance, le fonctionnement exact d’Instagram.

Mais c’est Zygmunt Bauman qui a fourni la grille de lecture la plus opérante pour notre époque. Dans Liquid Love(2003), le sociologue polonais décrivait des liens « qui doivent être noués assez lâchement pour pouvoir être dénoués à nouveau, rapidement et sans effort, quand les circonstances changent ». La modernité liquide produit des connexions jetables, des relations traitées comme des biens de consommation : on les acquiert, on les utilise, on les remplace. L’application de rencontre est la traduction technologique parfaite de ce diagnostic : un marché de l’amour où le choix perpétuel empêche l’engagement, et où l’engagement, s’il survient, porte toujours en lui la possibilité de la mise à jour.

Cette archéologie du lien permet de saisir un point essentiel : la solitude de la génération Z n’est pas un accident. Elle est l’aboutissement d’un processus de décomposition du tissu relationnel qui a traversé tout le XXe siècle. Les réseaux sociaux n’ont pas créé la maladie. Ils l’ont rendue virale.

Anatomie d’un paradoxe : connectés, exposés, désespérément seuls

En mai 2023, le médecin général des États-Unis, Vivek Murthy, a publié un avis de santé publique de quatre-vingt-deux pages intitulé Our Epidemic of Loneliness and Isolation. Le document compare les risques sanitaires de l’isolement social à ceux de la consommation de quinze cigarettes par jour. Ce n’est pas une métaphore : l’isolement chronique augmente le risque de maladie cardiovasculaire de 29 %, le risque d’AVC de 32 %, et le risque de démence chez les personnes âgées d’environ 50 %. La solitude tue, et elle tue davantage que le tabac.

L’avis Murthy identifie les jeunes adultes comme la population la plus touchée. Et c’est ici que le paradoxe devient vertigineux : les 18-30 ans passent en moyenne plus de quatre heures par jour sur les réseaux sociaux. Aux États-Unis, 35 % des jeunes de la génération Z dépassent ce seuil. Ils sont la génération la plus « connectée » de l’histoire humaine, et simultanément celle qui déclare le plus souffrir de solitude.

Sherry Turkle, psychologue sociale au MIT, a forgé la formule qui résume cette contradiction : Alone Together. Son analyse, développée depuis 2011, montre que la technologie nous attire précisément là où nous sommes le plus vulnérables. Nous sommes seuls, mais nous avons peur de l’intimité. Alors nous nous tournons vers des dispositifs qui offrent l’illusion de la compagnie sans les exigences de l’amitié. Turkle identifie trois fantasmes que le smartphone satisfait simultanément : nous pouvons diriger notre attention où bon nous semble, nous serons toujours entendus, et nous n’aurons jamais à être seuls. C’est la troisième promesse qui est la plus destructrice. Car la capacité à être seul, véritablement seul, est le socle du développement psychique. Un jeune de dix-huit ans qui a grandi avec un écran greffé à la main n’a peut-être jamais fait l’expérience de la solitude féconde, celle qui précède la connaissance de soi.

Jonathan Haidt, psychologue social à la New York University, a poussé l’analyse plus loin dans The Anxious Generation(2024). Son constat : entre 2010 et 2015, « l’enfance fondée sur le jeu » a été remplacée par « l’enfance fondée sur le téléphone ». Ce qu’il appelle « le grand recâblage de l’enfance » a coïncidé, dans tous les pays anglophones et dans une large partie de l’Europe, avec une explosion des taux de dépression, d’anxiété, d’automutilation et de suicide chez les adolescents. L’anxiété a augmenté de 134 % entre 2010 et 2018, la dépression de 106 %. Haidt identifie une douzaine de mécanismes délétères, de la privation de sommeil à la fragmentation attentionnelle, en passant par la contagion sociale, la comparaison permanente et le perfectionnisme exacerbé. Le débat sur la causalité reste ouvert : une revue publiée dans Nature en 2024 souligne que les données sont corrélatives plutôt que causales, et que les effets mesurés restent modestes. Mais même les sceptiques reconnaissent que quelque chose de profond s’est brisé dans la socialisation des jeunes au début des années 2010.

Ce quelque chose, je crois, c’est la distinction entre contact et relation. Le contact numérique est abondant, immédiat, gratifiant. La relation, elle, est lente, maladroite, risquée. Elle suppose le corps, le silence, le malentendu, la réparation. Les réseaux sociaux ont saturé l’espace du contact tout en asséchant celui de la relation. Ils ont remplacé la conversation par la performance.

Trois visages de la solitude connectée

Les chiffres, aussi éloquents soient-ils, ne racontent pas tout. Derrière les courbes, il y a des trajectoires. En voici trois, anonymisées et recomposées à partir de témoignages de terrain.

Monsieur B., vingt-cinq ans, développeur web dans une métropole française, travaille en télétravail complet depuis trois ans. Il dispose de deux cent quarante-trois « connexions » sur LinkedIn, de cinq cent dix abonnés sur Instagram, et d’un groupe WhatsApp de huit anciens camarades de promotion. La dernière fois qu’il a vu un ami en personne, c’était il y a six semaines, pour un anniversaire qu’il a failli annuler. Il décrit sa journée type : lever à neuf heures, écran de travail jusqu’à dix-huit heures, écran de loisir jusqu’à minuit. Les interactions vocales se limitent à une réunion Zoom hebdomadaire de quarante-cinq minutes. « Je ne me suis pas rendu compte que j’étais seul, dit-il, parce que j’étais toujours occupé. » L’Ifop relève que 28 % des télétravailleurs fréquents déclarent souffrir de solitude, un chiffre significativement supérieur à la moyenne nationale.

Mademoiselle C., dix-neuf ans, étudiante arrivée à Montpellier depuis un an, loin de sa famille. Elle a rejoint trois groupes Discord, suit régulièrement un streamer sur Twitch, et publie des stories quasi quotidiennes. Elle n’a pas d’amie qu’elle pourrait appeler à deux heures du matin si elle allait mal. La pédopsychiatre Lise Barthélémy, cofondatrice du Collectif surexposition écrans, observe que ces jeunes « peuvent rester des heures ou des jours entiers sans sortir de chez eux ». Les livraisons de repas suppriment le dernier prétexte pour quitter l’appartement. L’espace solidaire La Ruche, à l’université Paul-Valéry, a dû diversifier ses actions depuis fin 2024 pour tenter de retisser du lien dans la vie de ces étudiants qui ne se croisent plus que virtuellement.

Famille D., parents quinquagénaires avec deux adolescents de quatorze et seize ans. Ils dînent ensemble tous les soirs, mais le repas dure rarement plus de quinze minutes. Chacun mange le regard baissé vers son écran. La mère a tenté d’instaurer un « repas sans téléphone » : l’expérience a duré trois jours. Turkle observait déjà ce phénomène au début des années 2010, dans les terrains de jeux et les musées : des parents absorbés par leur téléphone, des enfants qui apprennent très tôt que l’attention de l’autre n’est jamais garantie. La solitude ne commence pas toujours par l’absence de l’autre. Elle commence parfois par sa présence distraite.

Ce qui relie ces trois situations, c’est l’écart entre la densité du réseau numérique et la pauvreté du tissu relationnel réel. La Fondation de France, dans son rapport Solitudes 2024, établit une distinction cruciale entre isolement objectif (le nombre de contacts de visu) et solitude subjective (le sentiment d’être seul). Un individu peut être objectivement entouré et subjectivement abandonné. C’est exactement ce que produisent les réseaux sociaux : un entourage sans présence, un public sans amitié.

Horizons : vers une écologie de l’attention

Que faire ? La question n’appelle ni la nostalgie ni le technophobie. On ne fera pas revenir le monde d’avant les smartphones, et il serait naïf de croire qu’une interdiction résoudra un problème structurel. Mais plusieurs pistes émergent, à la croisée de la recherche et du terrain.

La première est politique. La déclaration Murthy de 2023 propose un cadre national de stratégie pour la connexion sociale, avec six piliers d’action impliquant les systèmes de santé, les écoles, les collectivités et les entreprises. L’idée que la solitude est un problème de santé publique, et non une faiblesse individuelle, est un changement de paradigme fondamental. Plusieurs pays européens, dont le Royaume-Uni avec son ancien « ministère de la Solitude » créé en 2018, ont commencé à intégrer cette dimension dans les politiques publiques.

La deuxième est éducative. Haidt propose quatre règles simples : pas de smartphone avant le lycée, pas de réseaux sociaux avant seize ans, des écoles sans téléphone, et davantage de jeu libre et non supervisé dès l’enfance. Le mouvement Wait Until 8th aux États-Unis incite les parents à s’engager collectivement à retarder l’accès au smartphone. L’enjeu est de dépasser le piège de l’action individuelle : un parent seul qui refuse le smartphone à son enfant de douze ans le condamne à l’exclusion. Cent parents qui font la même chose créent une norme.

La troisième est philosophique, et peut-être la plus importante. Turkle le formule avec une précision remarquable : « Si nous n’apprenons pas à nos enfants à être seuls, ils seront toujours solitaires. » Il y a une différence immense entre la solitude choisie, celle de la rêverie, de la lecture, de la marche, et l’isolement subi, celui du scroll compulsif à deux heures du matin. La première est une ressource. Le second est une pathologie. Réapprendre la solitude féconde, celle qui permet l’introspection et la maturation, est peut-être la tâche éducative la plus urgente de notre époque. Elle suppose de résister à l’injonction permanente de la connexion, de réhabiliter l’ennui, et d’accepter que le silence entre deux êtres humains puisse être autre chose qu’un vide à combler.

Enfin, une piste sociologique encore insuffisamment explorée concerne la mutation du rituel. Durkheim avait montré que les rites collectifs sont le ciment de la conscience collective. Or la génération Z a perdu, en grande partie à cause de la pandémie de Covid-19, les micro-rituels qui structurent la socialisation : remise de diplômes, fêtes de fin d’année, premières soirées. Le psychologue Maxime Piccolo, de l’association Allô Jeunes 34, note que ces « petits rituels permettent de créer et de garder le contact ». Quand ils disparaissent, c’est l’architecture même de l’amitié qui s’effondre.

Le mot de la fin

Trois vérités se dégagent de cette traversée.

La première : la solitude de la génération Z n’est pas un caprice, ni un problème individuel. C’est le symptôme d’une transformation structurelle du lien social, accélérée par des technologies conçues pour capter l’attention plutôt que pour nourrir la relation.

La deuxième : les réseaux sociaux n’ont pas inventé la solitude moderne. Ils l’ont industrialisée. Ils ont transformé un processus lent, décrit par Riesman, Bauman et Turkle, en phénomène de masse instantané, touchant des centaines de millions de jeunes simultanément, dans des contextes culturels très différents.

La troisième : la réponse ne peut pas être seulement technologique. Elle est anthropologique. Ce qui manque à cette génération, ce ne sont pas des applications. Ce sont des corps présents, des silences partagés, des regards qui durent plus longtemps qu’une notification.

Un étudiant interrogé par Turkle résumait le problème avec une lucidité qui glace : « Le problème de la conversation, c’est qu’elle se passe en temps réel. On ne peut pas contrôler ce qu’on va dire. » Ce garçon de dix-huit ans avait identifié, sans le savoir, le prix exact de la connexion permanente : la perte du risque, de l’imprévisible, de la maladresse. Tout ce qui fait qu’un échange entre deux êtres humains n’est pas une transaction, mais une rencontre.


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Bibliographie

Ouvrages et articles académiques

  • Bauman, Zygmunt, Liquid Love: On the Frailty of Human Bonds, Polity Press, 2003.
  • Bauman, Zygmunt, Liquid Modernity, Polity Press, 2000.
  • Durkheim, Émile, Le suicide : étude de sociologie, PUF, 1897 (réédition 2013).
  • Haidt, Jonathan, The Anxious Generation: How the Great Rewiring of Childhood Is Causing an Epidemic of Mental Illness, Penguin Press, 2024.
  • Riesman, David, The Lonely Crowd: A Study of the Changing American Character, Yale University Press, 1950.
  • Turkle, Sherry, Alone Together: Why We Expect More from Technology and Less from Each Other, Basic Books, 2011.
  • Turkle, Sherry, Reclaiming Conversation: The Power of Talk in a Digital Age, Penguin, 2015.

Rapports et études institutionnelles

  • Fondation de France / CERLIS, Solitudes 2024, rapport annuel, 2024.
  • IFOP pour l’association Astrée, Baromètre sur la solitude, vague 5, décembre 2024.
  • Ipsos / CESI, Generation Report 2024, 2024.
  • Léger, NextGen 2025 : portrait des générations Z et Alpha au Canada, 2025.
  • Office of the U.S. Surgeon General, Our Epidemic of Loneliness and Isolation, U.S. Department of Health and Human Services, 2023.

Articles de presse et enquêtes de terrain

  • Luxey, Valérie, « On ne sort plus : la solitude connectée, ce mal qui frappe les étudiants de la génération Z », France 3 Occitanie, 24 avril 2025.
  • Odgers, Candice L., « The great rewiring: is social media really behind an epidemic of teenage mental illness? », Nature, mars 2024.
  • Turkle, Sherry, entretien « Sherry Turkle explains why social technologies are making us less social », Scientific American, 2024.

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