Retour aux origines : sociologie d’une fuite et d’un retour
On croit avoir quitté sa famille pour toujours. Puis un deuil, une photographie, une voix au téléphone, et le passé que l'on avait nié resurgit. Avec Didier Eribon, lecture sociologique d'un mouvement très contemporain : fuir ses origines, puis y revenir.

Il y a des gens que l’on fuit toute sa vie, et que l’on retrouve un matin dans le miroir. Didier Eribon avait vingt ans quand il a quitté Reims pour Paris. Il n’est presque jamais revenu. Il n’a pas assisté aux obsèques de son père. Ses frères, il ne les connaissait que par des photographies, des visages d’adultes qu’il n’avait pas vus grandir. Il avait construit sa vie entière sur cet éloignement, comme on construit une digue : méthodiquement, pour que rien ne remonte.
Puis le père meurt, après des années d’Alzheimer, et la digue cède. Eribon revient voir sa mère. Il l’écoute raconter leurs vies, ces vies d’ouvriers et de femmes de ménage qu’il avait recouvertes de silence. Il regarde les vieilles photographies. Et il découvre, à cinquante ans passés, que ce qu’il avait voulu fuir n’avait jamais cessé de le faire. « Retour à Reims », publié en 2009, naît de ce moment précis : un homme qui pensait s’être inventé seul comprend qu’il a été fabriqué par un monde qu’il méprisait.
Le retour aux origines est l’une des expériences les plus répandues de notre époque, et l’une des moins pensées. On quitte un milieu, une famille, une ville, parfois une classe entière. On se croit délivré. Et un jour, à l’occasion d’un deuil, d’une naissance, d’une simple fatigue, le besoin de revenir surgit. Non pour réintégrer ce que l’on a quitté, mais pour comprendre ce que l’on est devenu en le quittant. Cet article suit Eribon pas à pas, mais il parle de vous, ou de quelqu’un que vous aimez.
Sommaire
Fuir son milieu : la trajectoire du transfuge
REPÈRE CONCEPTUEL
Transfuge de classe et capital culturel
Transfuge de classe. Personne qui, au cours de sa vie, passe d’une classe sociale à une autre, le plus souvent d’un milieu populaire vers un milieu plus favorisé. Le terme insiste sur le déplacement et sur ce qu’il coûte.
Capital culturel. Concept de Pierre Bourdieu désignant les savoirs, la langue, les références et les manières valorisés socialement. Il se transmet surtout en famille, ce qui avantage discrètement les enfants des classes dominantes dès l’école.
Pour comprendre le retour, il faut d’abord comprendre la fuite. Eribon ne quitte pas seulement une ville, il quitte une condition. Fils d’ouvrier, élevé dans un appartement sans livres, il entre dans un monde qui n’était pas fait pour lui : celui des études, de la philosophie, de l’écriture, de l’homosexualité assumée à Paris. Il devient ce que la sociologie nomme un transfuge de classe, quelqu’un qui change de milieu social au cours de sa vie et passe d’un monde dans un autre.
Cette traversée a un prix que l’on sous-estime presque toujours. Pour réussir dans le nouveau monde, il faut en apprendre les codes, la langue, les manières de table, les références, ce que les sociologues appellent le capital culturel : l’ensemble des savoirs et des habitudes valorisés par les classes dominantes, transmis dans certaines familles comme un héritage invisible. Le transfuge n’en a pas hérité. Il doit le conquérir, et cette conquête le sépare des siens à mesure qu’elle le rapproche des autres.
Eribon raconte une chose terrible et banale : il a eu honte. Honte de l’accent, des mots, des opinions de ses parents, de leurs colères, de leur racisme parfois. La honte sociale n’est pas un défaut de caractère, c’est un produit de la société : on apprend à avoir honte de ce qui est socialement dévalorisé, et l’école apprend très efficacement aux enfants des classes populaires que leur monde d’origine vaut moins. La fuite, alors, n’est pas une trahison. C’est une stratégie de survie.
Ce que l’on croit avoir quitté ne nous quitte pas
REPÈRE CONCEPTUEL
Habitus et habitus clivé
Habitus. Ensemble des dispositions durables (goûts, réflexes, manières) que nous intériorisons par notre éducation et notre milieu, et qui orientent nos conduites sans que nous y pensions.
Habitus clivé. Situation du transfuge dont la personnalité porte les marques de deux mondes sociaux opposés. Il en résulte un sentiment de division, d’être partout un peu étranger.
Le cœur du livre tient dans un paradoxe que chacun peut éprouver. On peut changer de ville, de métier, d’amis, de vocabulaire, et rester profondément façonné par le monde que l’on a fui. Bourdieu a donné un nom à cette fabrique invisible de nos personnes : l’habitus, l’ensemble des manières de sentir, de penser et d’agir que nous intériorisons dès l’enfance, sans nous en rendre compte, et qui nous guident bien après que nous avons cru y échapper.
L’habitus se forme par la socialisation, ce long processus par lequel un individu intègre les normes, les valeurs et les façons d’être de son milieu. La socialisation primaire, celle de l’enfance et de la famille, est la plus profonde : elle s’inscrit dans le corps, dans la voix, dans la façon de tenir une fourchette ou de réagir à une humiliation. Le transfuge acquiert ensuite un second habitus, celui du monde d’arrivée. Mais le premier ne s’efface pas. Il cohabite avec le second, souvent dans la friction.
Eribon emprunte à Bourdieu la notion d’habitus clivé pour décrire cet état : le malaise d’appartenir à deux mondes inconciliables, sans être tout à fait chez soi dans aucun. Dans les dîners parisiens, il garde la mémoire de l’usine. À Reims, il n’est plus de la famille tout à fait. Cette division n’est pas une faiblesse personnelle, c’est la trace, inscrite dans une seule personne, d’une société divisée en classes. Le clivage intime est le reflet d’une fracture sociale.
Pourquoi le retour aux origines est un fait social, pas seulement une histoire de famille
C’est ici que le livre d’Eribon prend toute sa force et se distingue d’un récit de deuil ordinaire. Au moment de revenir, il aurait pu choisir le langage de la psychanalyse : le père mort, la culpabilité, le travail du deuil, la mélancolie. Il connaît ces mots, il les cite. Mais il les refuse comme cadre principal. Ce qui se joue dans son retour, dit-il, n’est pas d’abord un drame privé entre un fils et son père. C’est l’effet des déterminismes sociaux sur les subjectivités, la division en classes inscrite jusque dans l’intime.
Le déterminisme social, ici, ne signifie pas que tout est joué d’avance et qu’aucune liberté n’existe. Il signifie que nos choix les plus personnels, fuir ou rester, avoir honte ou être fier, aimer tel livre ou tel paysage, sont en grande partie orientés par notre position sociale d’origine. La sociologie ne nie pas la singularité de chacun ; elle montre que cette singularité se construit dans des conditions que nous n’avons pas choisies.
Faire du retour aux origines un fait social change tout. Cela veut dire que des millions de personnes vivent la même chose, avec leurs variantes, et que ce vécu a des causes repérables : la mobilité, l’école qui sépare, l’urbanisation, l’allongement des études, l’éloignement géographique du travail. La reproduction sociale et ses ratés produisent des transfuges, et les transfuges produisent des retours. Votre histoire est la vôtre, et elle est aussi une statistique.
L’auto-socio-analyse : se prendre soi-même pour objet
REPÈRE CONCEPTUEL
Auto-socio-analyse
Auto-socio-analyse. Démarche qui consiste à s’analyser soi-même comme un cas social, pour comprendre par son propre exemple les déterminismes qui façonnent un individu. Elle relie l’intime au collectif et se distingue de l’autobiographie par son ambition explicative.
Comment écrire sur soi sans tomber dans le nombril, sans transformer sa vie en confession ? Eribon hérite d’une méthode forgée par Bourdieu, qui l’avait appliquée à lui-même : l’auto-socio-analyse. Le principe consiste à se prendre pour objet d’étude, non pour se raconter, mais pour comprendre, à travers son cas, les mécanismes sociaux qui l’ont produit. Le « je » n’est pas le but, il est l’instrument.
La différence avec l’autobiographie classique est décisive. L’autobiographe dit : voici qui je suis, voici mon histoire unique. L’auto-socio-analyste dit : voici comment quelqu’un de mon origine, dans ma société, à mon époque, a été fabriqué ; et ce que je découvre sur moi vaut pour bien d’autres. Annie Ernaux, qui pratique une écriture proche, parle d’un « je » transpersonnel, un « je » qui n’appartient pas seulement à elle. C’est une façon d’écrire sa vie qui refuse le narcissisme tout en assumant l’intime.
Cette méthode a une vertu rare : elle console sans mentir. Comprendre que sa honte, sa fuite, son malaise ne sont pas des défauts personnels mais des effets de structure, cela allège sans nier la douleur. L’auto-socio-analyse ne guérit pas, elle éclaire. Et parfois, voir clair est la seule réconciliation possible avec ce que l’on a vécu.
La photographie de famille comme corps de classe
Quand Eribon revient chez sa mère, il regarde les photographies. Et il y voit autre chose qu’un album de souvenirs. Il file un parallèle avec James Baldwin, l’écrivain noir américain qui détestait son beau-père et qui, à sa mort, dut affronter le retour vers lui. Baldwin écrit une phrase qu’Eribon fait sienne : « éviter le voyage de retour, c’est s’éviter soi-même, éviter la vie. » Ne pas revenir, c’est rester amputé d’une part de ce que l’on est.
La photographie de famille fonctionne alors comme ce qu’Eribon nomme un corps de classe : ces visages, ces vêtements, ces postures, ces décors d’intérieur modeste réinscrivent brutalement l’individu dans son passé social. On ne peut pas regarder la photo d’une grand-mère ouvrière et continuer à se croire né de nulle part. L’image dit d’où l’on vient avec une évidence que les mots arrivent toujours à esquiver.
Maurice Halbwachs, sociologue du début du vingtième siècle, avait montré pourquoi ces images ont tant de pouvoir. Nos souvenirs, disait-il, ne sont pas des films privés conservés dans notre tête. Ils sont façonnés par les groupes auxquels nous appartenons, famille, classe, génération. C’est la mémoire collective : nous nous souvenons toujours avec et à travers les autres. La photographie de famille n’est pas un déclencheur de nostalgie, c’est un fragment de mémoire collective qui nous rappelle à notre groupe d’origine.
La domination resurgit au moment où l’on croit l’apaiser
Le retour pourrait être le lieu d’une réconciliation paisible. Eribon refuse cette facilité, et c’est ce qui rend son livre honnête. Au moment même où il renoue avec sa mère, où il l’écoute avec une tendresse nouvelle, le racisme de celle-ci le heurte de plein fouet. Elle vote désormais pour l’extrême droite. Le fils intellectuel et l’ouvrière vieillissante se retrouvent, mais quelque chose entre eux reste irréconciliable.
Ce heurt n’est pas un détail. Il rappelle que les rapports de classe sont aussi des rapports de domination, et que cette domination passe par des mécanismes parfois invisibles. La violence symbolique désigne cette forme de domination douce par laquelle les dominés en viennent à percevoir le monde, et eux-mêmes, à travers les catégories des dominants. Eribon montre que sa mère, dominée toute sa vie, retourne sa colère non vers le haut, vers ceux qui l’ont assignée à sa place, mais vers plus démuni qu’elle, l’immigré, le voisin.
Le retour ne dissout pas la domination, il la rend visible. Eribon comprend que le mépris dont il a souffert et le racisme de sa mère poussent sur le même terreau : une société qui assigne des places et fabrique des humiliations. Penser cela ensemble, sans excuser ni condamner trop vite, c’est exactement ce que la sociologie permet et que la simple émotion ne permet pas.
Revenir pour se comprendre : la leçon contemporaine du retour aux origines
L’expérience d’Eribon, datée et singulière, éclaire un phénomène qui n’a jamais été aussi répandu. L’éloignement familial est devenu une réalité massive : on quitte sa région pour les études ou le travail, on rompt avec des parents devenus invivables, on s’éloigne par dégoût, par survie, ou simplement par dérive. Et puis, des années plus tard, vient le temps des retours possibles, souvent déclenchés par un événement, une maladie, un deuil, l’arrivée d’un enfant à qui l’on voudrait raconter d’où il vient.
Ces retours échouent souvent à réparer. On ne recolle pas ce qui a été cassé, on ne retrouve pas le parent que l’on aurait voulu. Mais ils réussissent autre chose : ils permettent de se comprendre. Revenir vers son milieu d’origine, écrit Eribon, est toujours un retour sur soi et un retour à soi, des retrouvailles avec un soi-même que l’on avait à la fois conservé et nié. On ne revient pas pour redevenir ce que l’on était. On revient pour intégrer enfin la part que l’on avait laissée derrière.
C’est pourquoi le retour aux origines n’est pas une régression ni une nostalgie. C’est un acte de lucidité. Tant que l’on fuit, on se croit l’auteur unique de sa vie. En revenant, on accepte d’avoir été fabriqué, déterminé en partie, traversé par une histoire collective qui dépasse la sienne. Cette acceptation ne rend pas triste, elle rend libre, de cette liberté modeste qui consiste à savoir enfin de quoi l’on est fait.
Ce qui reste quand on est revenu
Eribon n’a pas fait la paix avec sa mère, pas entièrement, et il ne prétend pas le contraire. Il n’a pas ressuscité son père ni rattrapé les années perdues avec ses frères. Le livre ne se termine pas sur une étreinte. Il se termine sur une compréhension, ce qui est moins consolant et beaucoup plus solide.
Voilà peut-être la vraie leçon de ce retour aux origines, pour Eribon comme pour nous. On ne revient pas pour effacer la fuite, qui fut souvent nécessaire et juste. On revient pour cesser de mentir sur ce que l’on est. Le transfuge qui regarde enfin les photographies de famille n’est pas en train de renoncer à ce qu’il est devenu. Il est en train d’ajouter, à l’homme nouveau qu’il a construit, l’enfant ancien qu’il avait enfermé. Les deux tiennent désormais dans la même personne, mal, mais ensemble.
Si vous portez en vous un monde que vous avez fui, sachez que le besoin d’y revenir, le jour où il viendra, ne sera pas une faiblesse. Ce sera la part de vous qui refuse de vivre amputée. Éviter le voyage de retour, écrivait Baldwin, c’est s’éviter soi-même. Le faire, même tard, même mal, c’est consentir enfin à exister tout entier.



