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Le mal de masse n'a pas le visage du monstre, mais le calme du comptable. D'Arendt à Bauman, anatomie de la banalité du mal au XXIe siècle.

Un haut responsable, interrogé un jour sur la mort d’un demi-million d’enfants privés de médicaments et de nourriture par un embargo, répondit que c’était un prix difficile, mais que ce prix « en valait la peine ». La phrase ne tremble pas. Elle ne hurle pas. Elle calcule. Aucune haine ne l’habite, seulement une arithmétique froide énoncée depuis un fauteuil, dans la lumière neutre d’un studio. C’est peut-être cela, le visage du mal contemporain : non pas le rictus du tortionnaire, mais le calme d’un comptable qui aligne des colonnes.
Nous imaginons volontiers les grands crimes comme l’œuvre de monstres, êtres à part, repérables, qu’une société saine saurait isoler. Cette croyance nous rassure, car elle nous place du bon côté. Or le XXe siècle a démenti cette tranquillité, et le XXIe la dément encore. Les massacres de masse ne réclament pas des sadiques. Ils réclament des bureaux, des procédures, des hommes ordinaires qui font leur travail. Le mal le plus vaste n’a pas besoin de cruauté. Il lui suffit de distance.
Reprenons cette scène, car elle contient tout. Un homme énonce une perte humaine immense sur le ton dont on commente un bilan trimestriel. Il n’a tué personne de ses mains. Il n’a vu aucun visage. Entre sa parole et l’enfant qui s’éteint faute de soins, s’interpose une chaîne si longue que la responsabilité s’y dilue jusqu’à disparaître. Personne ne se sent coupable, parce que chacun n’a fait qu’un fragment.
C’est ici que notre intuition morale se dérègle. Nous savons condamner le coup de couteau, geste rapproché, charnel, sans intermédiaire. Nous restons désarmés devant la décision lointaine dont les effets se comptent par milliers. Le couteau a un auteur. La politique meurtrière n’en a souvent aucun, ou plutôt elle en a tant que le mot perd son sens. Le crime existe, les morts sont réels, et pourtant il manque ce que toute notre morale présuppose : quelqu’un qui ait voulu le mal pour le mal.
C’est précisément ce que Jean Ziegler nomme un crime sans coupable visible, lorsqu’il rappelle que la faim qui tue des millions d’êtres n’est pas une fatalité naturelle mais le produit d’un ordre humain. Personne, à aucun moment, ne décide explicitement de laisser mourir. Et pourtant on laisse mourir. Le scandale n’est pas dans une intention noire. Il est dans une organisation.
REPÈRE CONCEPTUEL
Banalité du mal. Notion de Hannah Arendt : le mal extrême peut procéder non d’une perversité monstrueuse mais d’une absence de pensée, chez des exécutants ordinaires et zélés.
En 1961, Hannah Arendt assiste au procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem. Elle s’attend à rencontrer une bête, un fanatique habité par la rage. Elle découvre un fonctionnaire. Eichmann, organisateur de la déportation de centaines de milliers de Juifs, n’est ni dément ni particulièrement haineux. Il est zélé, soucieux de bien faire, attentif à sa carrière. Il parle la langue de l’administration, multiplie les formules toutes faites, se présente en rouage qui a obéi.
De ce constat, Arendt tire l’expression devenue célèbre : la « banalité du mal ». L’expression a été mal comprise, prise pour une excuse. Elle n’excuse rien. Elle déplace le diagnostic. Le mal extrême, dit Arendt, peut procéder non d’une perversité monstrueuse, mais d’une absence. Une absence de pensée. Eichmann n’a jamais réellement imaginé ce que signifiaient ses bordereaux. Il n’a pas pensé depuis la place de ses victimes.
Penser, chez Arendt, ce n’est pas calculer ni raisonner avec efficacité. Eichmann savait fort bien organiser des trains. Penser, c’est se rendre présent à autrui, mener en soi ce dialogue silencieux qui demande : que fais-je, au juste, et à qui ? Cette faculté lui manquait, non par bêtise, mais par renoncement. Il avait remplacé le jugement par la procédure, la conscience par le règlement. Là réside le vertige du livre d’Arendt. Le mal radical n’a pas de profondeur. Il s’étend en surface, là où nul ne pense plus.
REPÈRE CONCEPTUEL
Adiaphorisation. Notion de Zygmunt Bauman : la mise hors du champ moral d’un acte, traité comme une simple opération technique ; la responsabilité se dilue le long de la chaîne.
État agentique. Notion de Stanley Milgram : l’état où l’individu se vit en exécutant d’une autorité et cesse de se sentir l’auteur de ses propres actes.
Zygmunt Bauman prolonge cette intuition et la radicalise. Dans Modernité et Holocauste, il refuse de voir dans l’extermination une rechute de barbarie, un accident de civilisation. Le génocide industriel, soutient-il, n’est pas le contraire de la modernité. Il en est une possibilité. Il a fallu des chemins de fer, des fichiers, une division du travail méticuleuse, une rationalité administrative parfaitement huilée. Le massacre fut une prouesse d’organisation avant d’être une affaire de haine.
Bauman introduit une notion décisive : la distance sociale. Plus la victime est éloignée, abstraite, réduite à un dossier ou à un chiffre, plus l’inhibition morale s’efface. Frapper un homme demande de surmonter une résistance intérieure. Cocher une case n’en demande aucune. La bureaucratie n’a pas inventé la cruauté. Elle a inventé mieux : une manière de produire des effets atroces sans jamais éprouver le sentiment d’agir mal.
Il forge pour cela le terme d’« adiaphorisation ». Le mot vient du grec ancien et désigne ce qui est moralement indifférent, ni bien ni mal. Adiaphoriser un acte, c’est le faire sortir du champ de la morale, le ranger parmi les gestes techniques que l’on accomplit sans état d’âme. Le geste reste, sa charge éthique s’évapore. L’employé ne traite plus des vies, il traite des données. Il n’expulse pas des familles, il applique une norme. La responsabilité, elle, devient flottante : elle circule le long de la chaîne sans jamais se poser sur personne.
On reconnaît ici la grande inquiétude de Max Weber, prolongée et assombrie. La rationalisation du monde, qui devait nous affranchir, a édifié ce qu’il nommait une cage d’acier. Le désenchantement du monde décrit par Weber n’est pas qu’une perte de magie. C’est l’avènement d’un univers où l’efficacité prime sur la fin, où la machine administrative tourne pour elle-même. Bauman montre où peut mener cette logique quand plus rien ne la freine.
Dans les années 1960, le psychologue Stanley Milgram met à l’épreuve cette obéissance. Le dispositif est connu. Un volontaire reçoit l’ordre d’infliger à un inconnu des décharges électriques croissantes, sous la conduite d’un expérimentateur en blouse. Les cris sont simulés, mais le sujet l’ignore. La question est simple : jusqu’où ira-t-il sur l’ordre d’une autorité reconnue ?
Le résultat a frappé les esprits. Une large part des participants poursuivent jusqu’au bout, jusqu’aux décharges présentées comme dangereuses. Non parce qu’ils sont cruels. La plupart suent, tremblent, supplient qu’on les libère de cette tâche. Mais ils continuent. Ils ont remis leur jugement entre les mains de l’autorité, et avec lui le sentiment de leur propre responsabilité.
Milgram parle d’un « état agentique ». L’individu cesse de se vivre comme l’auteur de ses actes. Il se perçoit en exécutant, simple instrument d’une volonté supérieure. La phrase qui revient n’est pas « je voulais », mais « je devais ». Cet effacement n’est pas une singularité de laboratoire. C’est le mode de fonctionnement ordinaire de toute grande organisation, où chacun reçoit des ordres d’en haut et les transmet plus bas, sans se sentir tenu de rien d’autre que de sa fonction.
Reste une question que les précédents effleurent sans la nommer tout à fait. Pourquoi la distance suffit-elle à anesthésier la conscience ? Le philosophe Günther Anders propose une réponse troublante. Il parle d’un « décalage prométhéen », un écart grandissant entre ce que nous sommes capables de produire et ce que nous sommes capables de ressentir ou d’imaginer.
Nous fabriquons des dispositifs dont les effets dépassent toute mesure humaine. Une arme qui efface une ville, un système qui décide du sort de continents. Mais notre cœur, lui, n’a pas changé d’échelle. Il sait pleurer un mort, un visage, un nom. Il reste muet devant le million. Anders nomme cet excès la démesure de notre faire sur notre sentir. Nous pouvons causer des catastrophes que nous restons incapables de nous représenter.
La technique creuse encore l’écart. Elle place un écran, un clavier, un tableau de bord entre l’acte et sa conséquence. Celui qui presse un bouton ne voit pas ce que le bouton déclenche au loin. Son imagination, court-circuitée par l’appareil et par l’échelle, ne lui transmet aucun signal d’alarme. Il agit sans éprouver qu’il agit. Le crime devient possible non parce qu’on l’a voulu, mais parce qu’on n’a rien senti.
Ces quatre regards éclairaient des crimes nommés, datés, jugés. Le plus inquiétant est qu’ils décrivent aussi notre présent ordinaire. Car l’économie mondiale a perfectionné, sans procès ni tribunaux, l’art de produire des morts sans meurtriers. Elle l’a rendu invisible, légal, quotidien.
Songez à la chaîne qui mène d’une décision à ses victimes. Un fonds ajuste ses positions sur des denrées de base, et le prix du grain s’envole à l’autre bout du monde. Un laboratoire fixe le prix d’un traitement hors d’atteinte des plus pauvres. Un conseil d’administration ferme un site pour relever une marge. À chaque maillon, des gens compétents, courtois, souvent persuadés de bien faire. Aucun ne voit l’enfant qui ne mangera pas, le malade qui ne se soignera pas. La distance de Bauman opère à plein.
Le vocabulaire achève l’adiaphorisation. On ne parle pas de gens qui souffriront, mais d’« externalités ». On ne dit pas qu’on appauvrit une région, on « optimise une allocation de ressources ». La langue gestionnaire lave les actes de leur poids moral, exactement comme le jargon administratif lavait jadis les bordereaux. Le chiffre remplace le visage, et l’on sait depuis Anders que le chiffre ne fait pas pleurer.
C’est tout le sens de l’avertissement que Jean Ziegler adresse dans son adieu sur l’ordre capitaliste : un système peut tuer massivement sans qu’aucun de ses agents ne se reconnaisse comme tueur. Chacun obéit à un indicateur, à un objectif, à une logique de rendement. L’état agentique de Milgram a quitté le laboratoire pour s’installer dans l’open space. On ne désobéit pas à un tableur. On l’applique.
Cette organisation de l’indifférence n’a rien d’un accident. Elle est le produit mûr d’une modernité qui a fait de l’accélération et du rendement ses valeurs cardinales, au prix de notre capacité à habiter nos propres actes. C’est le sujet que nous explorons dans notre page sur la modernité, l’accélération et l’aliénation : un monde qui va si vite que personne n’a plus le temps de regarder ce qu’il fait. Or l’indifférence n’est pas l’absence de morale. Elle en est la forme la plus efficace, parce qu’elle ne se sait pas immorale.
Si le mal de masse ne tient pas à la méchanceté mais à la distance, alors le remède ne peut être moral au sens habituel. Il ne suffit pas d’avoir bon cœur. Eichmann n’était pas un homme cruel, et cela n’a sauvé personne. Le bon cœur s’arrête là où l’imagination s’arrête, et l’imagination s’arrête vite devant les grands nombres.
Le remède, s’il existe, tient dans ce qu’Arendt appelait simplement penser. Refuser que la procédure tienne lieu de jugement. Rétablir, par un effort délibéré, le lien que la distance a coupé : derrière le chiffre, voir le visage ; derrière l’externalité, deviner l’enfant. C’est un travail contre la pente naturelle de nos organisations, qui toutes nous proposent le confort de n’être qu’un rouage.
Anders réclamait d’élargir notre imagination jusqu’à la mesure de notre pouvoir. Tâche immense, peut-être impossible. Mais c’est la seule à hauteur du danger. Demander, devant chaque décision lointaine : qui, au bout de la chaîne, en portera le poids dans sa chair ? Cette question, sans cesse reposée, est le contraire exact de l’absence de pensée.
Revenons une dernière fois à notre responsable et à son terrible « cela en valait la peine ». Ce qui glace dans cette phrase, ce n’est pas la haine, il n’y en a pas. C’est qu’un être humain ait pu prononcer ces mots sans que rien, en lui, ne se soulève. Le mal du siècle n’est pas un visage de monstre. C’est une absence, là où il devrait y avoir quelqu’un qui pense, qui imagine, et qui, parce qu’il imagine, ne peut pas. Garder vivante cette faculté de ne pas pouvoir, voilà sans doute la dernière forme de courage qui nous reste.