Étudiant de première génération : le syndrome expliqué

Le sentiment d'illégitimité à l'université ne dit rien de vos capacités. Il dit d'où vous venez. D'Eribon aux Héritiers, la sociologie démonte le syndrome de l'imposteur de l'étudiant de première génération comme un fait social, pas un défaut personnel.

Il y a une scène qui revient dans la vie de presque tous ceux qui ont franchi une frontière sociale par l’école. Un amphithéâtre, un professeur qui lâche un nom comme une évidence, Adorno, ou Spinoza, ou simplement une manière de tenir sa fourchette à un dîner, et autour de vous des visages qui acquiescent quand le vôtre se fige. Tout le monde semble savoir. Vous, vous notez le mot pour le chercher ce soir, en espérant que personne n’a vu votre stylo hésiter. Cette sensation porte aujourd’hui un nom à la mode, le syndrome de l’imposteur. On la traite volontiers comme une fragilité psychologique, une affaire de confiance en soi à réparer par quelques techniques.

C’est une erreur de regard. Pour l’étudiant de première génération, celui qui est le premier de sa famille à entrer dans l’enseignement supérieur, ce malaise n’a presque rien d’intime. Il est la trace, dans un corps et dans une voix, d’un déplacement social que personne n’avait préparé. La sociologie, depuis longtemps, a un mot pour cela, et ce mot n’est pas « manque de confiance ». Il faut donc déplacer la question. Non pas « pourquoi me sens-je illégitime ? », mais « pourquoi un système produit-il, chez certains et pas chez d’autres, ce sentiment d’illégitimité ? ».

Pour répondre, le plus juste est de partir d’un homme qui a fait de sa propre honte un objet d’analyse, Didier Eribon, et de son livre « Retour à Reims », paru en 2009. Un transfuge qui s’est retourné sur sa trajectoire pour comprendre, non pas se plaindre.

Eribon, ou le fils qui ne pouvait pas dire d’où il venait

REPÈRE CONCEPTUEL

Habitus et socialisation

Socialisation. Le processus par lequel un individu intègre, dès l’enfance, les manières de faire, de penser et de sentir de son milieu. Elle n’est pas un dressage conscient mais un imprégnage lent, par l’exemple et la répétition.

Habitus. L’ensemble de ces dispositions devenues une seconde nature : votre façon de parler, de bouger, de juger ce qui est beau ou vulgaire. Pierre Bourdieu y voyait le social fait corps, ce que vous croyez choisir librement et qui pourtant vous a été déposé.

Didier Eribon est né à Reims, dans une famille ouvrière. Son père n’a pas même pu passer le certificat d’études, ses frères ont quitté l’école très tôt pour travailler. Lui poursuit des études longues, devient philosophe, sociologue, intellectuel parisien reconnu. Sa mère, pendant ce temps, travaille à l’usine pour qu’il puisse étudier. On songe à la phrase d’Annie Ernaux sur sa propre mère, qui servait des marchandises du matin au soir derrière son comptoir pour que sa fille puisse, dans un amphithéâtre, écouter parler de Platon. Deux femmes au travail manuel, financant le droit de leurs enfants à la pensée abstraite.

Mais voici le détail qui fait de « Retour à Reims » un livre essentiel pour notre sujet. Arrivé à Paris, Eribon ne raconte pas fièrement son ascension. Il la cache. Il dissimule ses origines, ment parfois sur son milieu, invente un père moins ouvrier, une enfance moins pauvre. Il a honte. Honte de ses parents, et honte d’avoir honte, ce qui est la forme la plus retorse du sentiment. Il a mis des années avant de pouvoir écrire ce livre, des années pendant lesquelles il était plus facile de parler de tout, de son homosexualité par exemple, que de sa classe sociale d’origine.

Ce silence est précieux pour nous. Il dit que la trajectoire de l’étudiant de première génération ne se vit pas comme une victoire simple. Elle se vit comme un écartèlement. On gagne un monde sans avoir vraiment quitté l’autre, et l’on n’est tout à fait chez soi dans aucun des deux. La sociologie appelle cela un habitus clivé, et c’est le cœur de notre affaire.

L’habitus clivé : être étranger dans les deux mondes

Imaginez un homme qui a appris une langue à l’âge adulte. Il la parle couramment, sans faute, mais il doit y penser. Là où le natif laisse glisser les mots, lui calcule, anticipe, surveille son accent. C’est cela, l’habitus clivé : la coexistence inconfortable, dans une même personne, de deux systèmes de dispositions qui ne s’accordent pas. Les codes du nouveau monde, le langage soutenu, les références culturelles, les manières de table, l’art de prendre la parole sans s’excuser d’exister, ne sont pas les vôtres de naissance. Vous les apprenez, vous les imitez, vous finissez par les conquérir. Mais le natif, lui, ne les a jamais appris : il les respire.

C’est là que se loge la fameuse impression d’imposture. L’étudiant héritier d’un milieu cultivé se trouve à l’université comme un poisson dans l’eau, selon l’image de Bourdieu : il ne sent pas le poids de l’eau parce qu’il a toujours nagé dedans. L’étudiant de première génération, lui, sent chaque litre. Il perçoit l’effort là où l’autre ignore qu’il y a effort. Et comme l’effort est invisible chez le voisin, il croit être le seul à ramer, donc le seul à ne pas être à sa place.

Le clivage ne se referme jamais tout à fait. Annie Ernaux, encore elle, parlait de cette gêne définitive quand elle retournait voir ses parents, sentant qu’elle parlait désormais une langue qu’ils ne pouvaient plus tout à fait suivre, et que les retrouver supposait de redevenir, le temps d’un repas, celle qu’elle n’était plus. La réussite scolaire a un prix qu’on dit rarement : elle vous sépare doucement des vôtres.

Les héritiers : ce que Bourdieu a démonté en 1964

REPÈRE CONCEPTUEL

Capital culturel et héritiers

Capital culturel. L’ensemble des ressources culturelles transmises par la famille : vocabulaire, références, aisance avec les codes savants, familiarité avec les œuvres. Il se transmet si discrètement qu’on le confond avec une qualité personnelle.

Héritiers. Le nom que Bourdieu et Passeron donnent aux étudiants qui héritent, sans l’avoir demandé, de la culture même que l’école valorise. Ils avancent masqués, leur avantage passant pour du talent.

Pour comprendre pourquoi ce malaise frappe certains et épargne les autres, il faut revenir à un livre qui a fait scandale, « Les Héritiers », que Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron publient en 1964. Leur thèse, à l’époque, défait l’évidence républicaine. L’école, dit-on, est juste : elle récompense le travail et le talent, elle offre à chacun sa chance. Or les deux sociologues montrent, chiffres à l’appui, que la réussite scolaire suit obstinément l’origine sociale. Les enfants des classes favorisées réussissent davantage, non parce qu’ils seraient plus doués, mais parce qu’ils arrivent en terrain connu.

Le mécanisme est d’une simplicité redoutable. À la maison du fils de cadre ou de professeur, on parle déjà la langue de l’école. Il y a des livres, des conversations sur l’actualité, des sorties au musée présentées non comme un effort mais comme un plaisir naturel. Quand cet enfant arrive en cours de lettres, on ne lui demande rien qu’il n’ait déjà reçu en héritage. L’école valide une culture qu’elle n’a pas transmise, celle que la famille avait fournie. Bourdieu nomme cet acquis invisible le capital culturel.

L’enfant des classes populaires, lui, doit tout acquérir à l’école, et l’école ne le sait pas. Elle traite tout le monde de la même façon, comme si tous arrivaient à égalité sur la ligne de départ, alors que certains ont couru les cent premiers mètres à la maison. Ce que l’institution prend alors pour du « don » naturel, pour de l’aisance, pour du « mérite », n’est très souvent que de l’héritage qui ne dit pas son nom.

L’illusion méritocratique : croire que c’est votre faute

Voici le tour de force du système, et sa cruauté. Si la culture héritée passe pour du mérite, alors l’échec ou le doute passent pour un défaut personnel. L’étudiant de première génération qui rame, qui doute, qui se sent illégitime, ne se dit pas « le jeu était truqué dès le départ ». Il se dit « je ne suis pas assez intelligent, pas assez fait pour ça, je n’ai rien à faire ici ». Il intériorise comme une insuffisance intime ce qui est, en réalité, un décalage social objectif.

C’est ce que la sociologie appelle l’illusion méritocratique. Le discours du mérite, généreux en apparence, retourne l’inégalité contre ceux qui la subissent. Il leur dit : tu as eu ta chance comme les autres, donc si tu échoues, c’est toi. Là où l’analyse sociale parlerait d’un terrain de jeu en pente, le récit méritocratique parle de course loyale, et fait de la pente une faiblesse de jambes. Sur cette mécanique précise, j’ai longuement écrit ailleurs, et l’on pourra lire comment les chiffres de l’ascension sociale démolissent l’illusion méritocratique.

Cette illusion ne tient pas par hasard. Elle est utile. Elle légitime l’ordre établi en faisant croire que chacun occupe la place qu’il mérite. Et le doute de l’étudiant transfuge en est, sans qu’il le sache, le produit le plus achevé. Sa honte n’accuse personne d’autre que lui-même, ce qui est exactement ce que demande un système qui veut durer sans être contesté.

La violence symbolique, ou comment l’ordre se fait obéir sans frapper

REPÈRE CONCEPTUEL

Violence symbolique

Violence symbolique. Une domination qui s’impose sans force physique, parce que le dominé adhère lui-même aux valeurs qui le dévalorisent. Elle transforme un rapport social en évidence intérieure, et la contrainte en consentement.

Il manque encore un mot pour comprendre pourquoi tout cela se vit dans le silence, sans révolte, presque avec gratitude. Ce mot est violence symbolique. Bourdieu l’emploie pour désigner une domination qui n’a pas besoin de coups ni de menaces, parce que le dominé reconnaît comme légitime, comme supérieure, la culture qui l’écrase. L’étudiant de première génération ne conteste pas que la langue soutenue de l’amphithéâtre soit la « vraie » langue, celle qui vaut. Il admire cette langue, il veut y accéder, et c’est précisément cette admiration qui scelle sa subordination.

La violence est symbolique parce qu’elle s’exerce avec la complicité de celui qui la subit. Personne ne dit à l’étudiant boursier qu’il n’a pas sa place. On n’a pas besoin de le dire. Il le ressent tout seul, parce qu’il a intériorisé l’échelle de valeurs qui le situe en bas. Le mépris le plus efficace est celui qu’on n’a même pas à exprimer, parce que l’autre se l’inflige déjà.

C’est pourquoi sortir de cette emprise relève moins de la confiance en soi que de la lucidité. Comprendre que l’accent légitime n’est légitime que parce qu’il est celui des dominants, voir le rapport de force derrière le rapport de goût, voilà qui desserre l’étau bien mieux qu’un discours sur l’estime de soi. Pour qui veut creuser, ces mécanismes traversent toute l’œuvre du sociologue, que j’ai tâché de présenter dans une introduction à Bourdieu, habitus, capital et champ.

Le syndrome de l’imposteur de l’étudiant de première génération est un fait social

On peut maintenant reprendre l’expression du début et la retourner comme un gant. Le syndrome de l’imposteur a été décrit en 1978 par deux psychologues, Pauline Clance et Suzanne Imes, à partir de femmes très diplômées et performantes qui restaient persuadées de ne pas mériter leur réussite, et de devoir bientôt être démasquées. La notion est née en psychologie, comme un trait individuel à corriger. Relue par la sociologie, elle change entièrement de sens.

Car si ce sentiment frappe massivement, et de façon prévisible, les étudiants de première génération, les femmes en milieu masculin, les minorités dans les positions de pouvoir, alors il n’est plus un caprice de la psyché. Il est l’effet mesurable d’un décalage objectif entre une origine et une position atteinte. Le transfuge se sent imposteur parce qu’il occupe, réellement, une place que sa socialisation ne l’avait pas préparé à occuper. Son sentiment ne le trompe pas sur les faits : il se trompe seulement sur la cause. Il croit à un défaut de soi là où il y a un déplacement de classe.

Ce renversement a une conséquence pratique immense. Tant que vous tenez votre malaise pour une faiblesse personnelle, vous le combattez seul, et vous perdez, car on ne se guérit pas d’un fait social par la volonté. Le jour où vous le reconnaissez pour ce qu’il est, la trace d’une trajectoire et non d’une tare, il cesse de vous accuser. Il ne disparaît pas, mais il vous quitte, en quelque sorte, pour aller se loger là où il appartient : dans la structure, pas dans votre tête.

Ce que peuvent, et ne peuvent pas, les dispositifs

La France a multiplié les dispositifs pour ces étudiants. Les « cordées de la réussite » mettent en relation des collégiens et lycéens de quartiers populaires avec des étudiants du supérieur qui les guident. Sciences Po a ouvert, dès 2001, ses conventions éducation prioritaire, voie d’accès distincte pour des lycéens de zones défavorisées. Le mentorat se généralise. Ces dispositifs sont utiles, et il serait sot de les mépriser : ils transmettent un peu des codes implicites, ils donnent des modèles, ils ouvrent des portes que personne, à la maison, ne savait même nommer.

Mais il faut être lucide sur leur limite. On a glorifié les « premiers de cordée », ces individus exceptionnels censés tirer les autres vers le haut. Le vrai sujet n’est pas là. Le vrai sujet, ce sont les premiers de leur famille, ceux qui n’ont personne devant eux pour montrer le chemin, aucune carte du territoire universitaire dans le tiroir familial. Aider quelques individus à franchir la frontière ne déplace pas la frontière. Cela peut même la renforcer, en suggérant que ceux qui ne passent pas n’ont, après tout, qu’à mieux vouloir.

C’est tout l’enjeu d’une politique scolaire qui se croit juste alors qu’elle reconduit l’inégalité par d’autres moyens, un mécanisme que l’on retrouve jusque dans nos procédures les plus récentes, comme Parcoursup et les nouveaux héritiers, cette école qui se croit juste. Au fond, l’institution scolaire reste le lieu privilégié où la reproduction sociale perpétue les inégalités tout en se présentant comme leur remède.

Comprendre n’est pas guérir, et c’est mieux ainsi

Une mise en garde, pour finir, qui est aussi le sens de cet article. La sociologie n’est pas un développement personnel. Elle ne propose pas de cinq étapes pour vaincre le syndrome de l’imposteur en quinze jours. Si vous êtes venu chercher une recette de confiance en soi, vous repartirez peut-être déçu, et c’est tant mieux. Transformer Bourdieu en coach, ce serait le trahir, et vous trahir avec lui, en vous renvoyant à votre seule volonté, c’est-à-dire à votre solitude.

Ce que la sociologie offre est autre chose, et plus solide. Elle déplace le poids. Elle ne vous dit pas « tu vaux mieux que tu ne crois », formule creuse et invérifiable. Elle vous dit « ton malaise est réel, et il ne parle pas de ta valeur, il parle du chemin que tu as parcouru et que d’autres n’ont jamais eu à parcourir ». Ce déplacement n’est pas une consolation, c’est une connaissance. Et une connaissance, à la différence d’un réconfort, ne s’évapore pas le lendemain matin. Ces mécanismes de domination, d’inégalités et de reproduction continueront d’agir, que vous les compreniez ou non. Les comprendre ne les supprime pas. Mais cela change l’endroit où vous vous tenez face à eux.

La chute : ce que la honte savait avant vous

Revenons à l’amphithéâtre du début, à ce stylo qui hésite quand tombe un nom inconnu. Vous savez maintenant que ce trouble n’est pas une fissure dans votre intelligence. C’est une information. Votre corps enregistre, avant que votre esprit ne le formule, qu’il y a là une frontière sociale, et que vous êtes en train de la franchir. La honte de l’étudiant de première génération est, étrangement, une forme de savoir : elle sait, avant les statistiques, que le terrain n’est pas plat.

Eribon a mis vingt ans à transformer cette honte en livre. Vous n’avez pas à attendre vingt ans. Il suffit parfois de retourner le regard, de cesser de demander « qu’est-ce qui ne va pas chez moi » pour demander « qu’est-ce qui, dans cet ordre des choses, produit ce malaise et le maintient ». Ce n’est pas vous qui êtes l’imposteur. C’est l’idée que la place revient au mérite qui, elle, est une imposture. Et le jour où l’étudiant arraché à son monde comprend cela, il ne se sent plus déplacé. Il se sait déplacé, ce qui est tout autre chose, et il commence, enfin, à occuper sa place sans demander pardon.

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