On médicalise une souffrance qui n’a rien de médical. Logement inaccessible, emploi qui se dérobe, écrans qui aspirent: en 2026, la «grande cause nationale» s’attaque-t-elle au bon problème?

Un cabinet qui déborde, un monde qui se dérobe

Elle a vingt-trois ans, un master en poche, une ordonnance d’anxiolytiques dans le sac. Appelons-la Mme L. Troisième consultation en six mois. Crises d’angoisse la nuit, pensées qui tournent, incapacité à imaginer demain. Son médecin pose le diagnostic, «trouble anxieux généralisé», et déroule le protocole: thérapie cognitive, peut-être un ISRS, on se revoit dans huit semaines.

Sauf que quand on lui demande ce qui l’angoisse, Mme L. ne parle ni d’enfance difficile ni de prédisposition génétique.

Elle parle de son loyer. 890 francs pour dix-neuf mètres carrés à Lyon, soit 47% de son salaire net. Elle parle de son CDD reconduit trois fois sans jamais se transformer en promesse. Elle parle d’un fil Instagram où d’anciens camarades de prépa exhibent des vies qu’elle sait truquées mais qui, chaque soir, lui rappellent ce qu’elle n’a pas. Son cas est banal. C’est justement ça qui devrait glacer.

En 2026, la santé mentale est déclarée «grande cause nationale» en France. Les chiffres: 45% des 11-15 ans touchés par des troubles anxieux (Santé publique France, 2025). Un jeune adulte sur trois avec des signes anxio-dépressifs. Les tentatives de suicide chez les 15-24 ans en hausse de 40% depuis 2019 (DREES, 2025). Côté suisse, même tableau. L’enquête Health Behaviour in School-aged Children montre un effondrement inédit de la satisfaction de vie chez les adolescents helvétiques entre 2018 et 2024, les filles en première ligne (OBSAN, 2025). Le Sénat réclame une stratégie nationale. On crée des maisons de l’adolescence. On étend le dispositif MonPsy. On multiplie les numéros verts.

Très bien. Mais que soigne-t-on, au juste? Des cerveaux qui dysfonctionnent, ou une société qui fabrique de la détresse comme d’autres fabriquent des smartphones?

Je pose ici une hypothèse qui va déranger le consensus thérapeutique: la santé mentale des jeunes en France et en Suisse ne relève pas d’abord de la psychiatrie. Elle relève de la sociologie. Ce qu’on appelle «dépression de l’adolescent», «anxiété des jeunes», «mal-être étudiant», ce sont les noms cliniques d’une souffrance aux causes structurelles: précarité résidentielle, insécurité professionnelle, isolement sous perfusion numérique, effondrement du contrat entre les générations. Traiter l’anxiété sans toucher au prix du mètre carré, c’est mettre un pansement sur une fracture ouverte.

Les murs porteurs d’une promesse rompue

Archéologie d’un contrat social

Pour saisir pourquoi la crise du logement en France ravage la psyché d’une génération entière, il faut remonter au pacte tacite qui a tenu la classe moyenne debout pendant trois décennies. Entre 1950 et 1980, un mécanisme d’une brutalité simple organisait les trajectoires: travailler, épargner, acheter, transmettre. La pierre servait d’ancre existentielle. Bourdieu, dans Les Structures sociales de l’économie (Seuil, 2000), a décortiqué comment l’accession à la propriété fonctionnait comme un rite de passage, un «acte d’institution» qui métamorphosait le locataire en citoyen légitime. Avoir ses murs, c’était avoir sa place.

Ce modèle n’était pas qu’économique. Il était ontologique. La maison incarnait la permanence. La preuve matérielle qu’on avait, selon la formule consacrée, «réussi sa vie». Les politiques publiques l’ont poussé sans relâche, du Plan Courant de 1953 aux dispositifs Pinel, parce que le propriétaire, enraciné, endetté, contribuable, constituait l’atome idéal de l’ordre social libéral.

Ce contrat est rompu. Pas fissuré. Rompu.

En 2026, 60% des 18-34 ans déclarent des difficultés majeures pour se loger (Odoxa/Nexity, janvier 2026). Le prix moyen au mètre carré a été multiplié par 2,5 en vingt ans tandis que le revenu médian des jeunes actifs ne progressait que de 18% sur la même période (INSEE, 2025). À Paris, le ratio prix/revenu dépasse 12. Dans les années nonante, il était à 4. L’accès à la propriété pour les jeunes est devenu un privilège de naissance, réservé aux héritiers et aux couples bi-actifs de catégories supérieures.

Ce qu’on mesure rarement, c’est le coût psychique de cette exclusion. Pas un problème de budget. Un problème d’identité.

Du propriétaire au «locataire permanent»: une blessure qui ne se voit pas

Quand Bourdieu parlait d’habitus, il désignait cette matrice de dispositions, manières de voir, d’agir, de désirer, que chacun incorpore au fil de sa socialisation. Or l’habitus des classes moyennes françaises contenait, enfoui profond, le script de la propriété. Les parents de la génération actuelle ont grandi avec cette certitude: un jour, ce sera à toi. Quand cette promesse s’effondre, quand un ingénieur de trente ans comprend qu’il n’achètera jamais dans la ville où il bosse, c’est l’habitus lui-même qui craque. Le sujet ne perd pas un bien. Il perd un horizon. Et un être humain sans horizon, la psychologie clinique le sait depuis longtemps, glisse vers l’anxiété. Puis vers la dépression.

68% des jeunes adultes estiment appartenir à une «génération défavorisée» en matière d’accès à la propriété (Odoxa, 2026). Le logement est passé devant la santé et l’alimentation comme besoin prioritaire. Ce n’est plus une crise immobilière. C’est une crise de civilisation, et elle produit, mécaniquement, de la détresse psychique.

Anatomie d’un déclassement fabriqué

Piketty au guichet: quand r > g s’incarne dans la pierre

Piketty, dans Le Capital au XXIe siècle (Seuil, 2013), a posé une loi qui résume le piège avec une concision presque cruelle: lorsque le rendement du capital (r) dépasse durablement le taux de croissance (g), les patrimoines hérités grossissent plus vite que les revenus du travail. Appliquée au logement, cette inégalité prend un tour vertigineux. Un appartement parisien acheté 150 000 francs en 1985 en vaut aujourd’hui 600 000 euros. Son propriétaire a accumulé, en dormant, littéralement, un capital que sa fille enseignante ou son fils serveur ne pourra jamais constituer par le salaire. Jamais. Le mot compte.

La Fondation Abbé Pierre, dans son 30e rapport, est tranchante: 4,2 millions de personnes mal logées en France, avec une proportion croissante de jeunes actifs (L’État du mal-logement en France, 2026). L’Union Nationale des CLLAJ observe que la durée moyenne de recherche d’un premier logement autonome est passée de trois mois en 2010 à huit mois en 2025 pour les 18-25 ans. Huit mois. Pour trouver un toit. À vingt ans.

J’appelle ça une fracture patrimoniale générationnelle. D’un côté, les héritiers, ceux dont les parents possèdent et transmettront, qui accèdent à la propriété vers 28-30 ans grâce à une donation ou un apport familial. De l’autre, les non-héritiers, rivés à la location longue durée, à l’épargne impossible, à une dépendance chronique envers des propriétaires eux-mêmes captifs d’un marché spéculatif. La reproduction sociale ne passe plus seulement par l’école. Elle passe, de plus en plus brutalement, par la pierre.

4,2 millions de personnes mal logées en France

La triple peine: logement, emploi, écrans

Mais le logement n’est qu’une face du prisme. La santé mentale des jeunes en France se délite sous l’effet de trois mécanismes qui se nourrissent l’un l’autre. Je les prends dans le désordre, parce que c’est précisément comme ça qu’ils frappent. Pas un par un, bien rangés. Tous ensemble, en rafale.

L’emploi liquide. 36% des moins de 25 ans en poste sont en CDD, intérim ou contrat aidé (DARES, 2025). Bauman, dans La Vie liquide (Hachette, 2006), avait vu venir cette condition: une existence où rien ne prend, ni l’emploi, ni le logement, ni les liens. L’individu, sommé d’être «flexible», ce mot-alibi, intériorise comme un échec personnel ce qui est une violence systémique. «La précarité est partout aujourd’hui», écrivait déjà Bourdieu dans La Misère du monde (Seuil, 1993). Depuis, elle s’est transformée en norme pour une génération entière. On ne la combat plus. On fait avec.

L’hyperconnexion. Les 15-24 ans passent en moyenne 4h30 par jour sur les réseaux sociaux (Médiamétrie, 2025). Les travaux de Jonathan Haidt (The Anxious Generation, 2024) établissent une corrélation robuste entre usage intensif des plateformes et montée des troubles anxio-dépressifs, les adolescentes en payant le prix le plus lourd. Les enfants happés par les écrans grandissent dans un régime attentionnel qui fragmente la pensée, exacerbe la comparaison, produit un sentiment permanent d’inadéquation. Tu scrolles. Tu te compares. Tu perds.

L’effondrement climatique. L’éco-anxiété n’est pas un trouble psychiatrique. C’est une réponse rationnelle à une menace existentielle. 75% des 16-25 ans jugent le futur «effrayant», 56% estiment que «l’humanité est condamnée» (The Lancet Planetary Health, 2021). Quand on ne peut ni se loger, ni se stabiliser professionnellement, ni croire en l’avenir de la planète, de quoi exactement est-on «malade»?

Trois visages de la souffrance structurelle

M. A., le mérite qui ne paie pas le loyer

M. A., vingt-sept ans, développeur informatique en CDI à Bordeaux. Salaire net: 2 400 euros. Sur le papier, la réussite méritocratique incarnée. Dans les faits, il vit en colocation à cinq parce que les loyers bordelais ont bondi de 30% en dix ans et qu’aucune banque ne lui prête sans apport. «Je gagne correctement ma vie, dit-il. Mais je ne peux pas m’offrir celle que mes parents avaient à mon âge avec un salaire inférieur.» M. A. voit un psychiatre depuis un an. Diagnostic: troubles anxieux. Son ordonnance ne mentionne nulle part le prix du mètre carré bordelais.

Sa collègue, Mme B., même entreprise, même âge, a acheté un T3 grâce à une donation parentale de 80 000 euros. Elle n’a jamais consulté de psychologue. La différence entre l’anxiété et la sérénité, ici, ne tient ni au mérite ni à la résilience. Elle tient à un virement bancaire.

Groupe X., la colocation éternelle

Grande ville de l’Est. Cinq jeunes actifs, deux enseignants, une infirmière, un graphiste freelance, une doctorante, partagent un appartement depuis quatre ans. Le provisoire est devenu permanent. «On a entre 28 et 32 ans, sourit l’un d’eux. Nos parents, au même âge, avaient des maisons individuelles. Nous, on négocie l’accès à la machine à laver.» Ce qui frappe dans les entretiens, c’est la coexistence d’une solidarité réelle, on partage les charges, les repas, parfois les angoisses, et d’une honte sourde, tenace. «Je ne dis pas à ma grand-mère que je suis en coloc à trente et un ans, avoue la doctorante. Elle ne comprendrait pas. Pour elle, colocation ça veut dire étudiant.»

Le mal-logement des jeunes ne produit pas seulement de l’inconfort matériel. Il fabrique un décalage identitaire entre ce qu’on est socialement et ce qu’on devrait être selon les normes qu’on a absorbées. Bourdieu appelait ça l’hysteresis de l’habitus: les dispositions héritées (fonder un foyer, accueillir des enfants, recevoir) persistent alors que les conditions de leur réalisation ont disparu. Ce hiatus, c’est une usine à angoisse.

M. C., le burn-out avant vingt-cinq ans

M. C. a lâché ses études de droit après un épisode dépressif majeur en troisième année. «Je bossais la nuit dans un fast-food pour payer le loyer, je dormais quatre heures, je révisais dans le RER. Un jour je ne me suis pas levé. Pendant trois semaines.» M. C. ne manquait pas de volonté. Il manquait de 400 euros par mois, le différentiel entre sa bourse CROUS et le coût réel de la vie à Paris. La précarité étudiante l’a broyé avant même que le marché du travail s’en charge.

Aujourd’hui livreur à vélo, il a tenté d’accéder au dispositif MonPsy, le fameux «psychologue gratuit pour les jeunes». Délai d’attente: quatre mois et demi. «On nous dit: parlez, consultez, faites-vous aider. Mais avec quel argent? Dans quel créneau, quand on enchaîne les missions?» L’aide psychologique existe. Sur le papier.

Nicolas Duvoux, dans L’Autonomie des assistés (PUF, 2009), a montré comment l’injonction à l’autonomie se retourne contre ceux qui n’ont pas les moyens de l’exercer. L’appel à «prendre soin de sa santé mentale» fonctionne selon la même logique perverse: il individualise une défaillance collective. Il transforme les victimes d’un système en responsables de leur propre guérison.

Horizons: soigner la société, pas les individus

Les municipales 2026 comme test de lucidité

Les élections municipales de 2026 pourraient marquer un tournant, si et seulement si le logement cesse d’être traité comme un dossier technique de plus et se trouve reconnu pour ce qu’il est: un déterminant majeur de santé mentale. Quelques signaux faibles. Des municipalités qui expérimentent les baux solidaires, les coopératives d’habitat participatif, l’encadrement strict des loyers. Le modèle viennois, où 60% de la population vit en logement social ou à loyer régulé, prouve qu’une autre voie existe. Vienne figure chaque année parmi les villes les plus agréables à vivre (indice Mercer). Coïncidence? J’en doute.

Mais la réponse ne peut pas être seulement résidentielle. Ce qu’il faut repenser, c’est l’architecture d’une société qui fabrique de la détresse chez ses membres les plus jeunes. Trois chantiers, au minimum:

  • décloisonner les politiques: la santé mentale ne relève pas du seul ministère de la Santé; elle croise logement, emploi, éducation, numérique; tant que ces silos subsistent, les réponses resteront bancales;
  • démédicaliser le regard: toute souffrance n’est pas une pathologie; prescrire un antidépresseur à un jeune dont l’angoisse vient d’une instabilité résidentielle chronique, c’est traiter le thermomètre; Hartmut Rosa, dans Résonance (La Découverte, 2018), propose un concept autrement plus fécond: ce dont les individus ont besoin, ce n’est pas de «résilience», ce mot-valise qui habille l’adaptation forcée, mais de résonance, un rapport au monde où l’on se sent entendu, relié, capable d’agir;
  • réguler l’extractivisme attentionnel des plateformes numériques, dont le modèle économique repose sur la captation de l’anxiété; l’Europe a commencé avec le Digital Services Act, mais la jeunesse suisse comme française attend des mesures autrement plus mordantes.

Ce que l’anxiété révèle

Trois vérités que le consensus thérapeutique préfère taire.

Première. La dépression des adolescents et l’anxiété des jeunes ne constituent pas une épidémie psychiatrique. Elles sont le symptôme d’une société qui a rompu son contrat générationnel, qui exige de ses enfants qu’ils performent dans un jeu dont elle a changé les règles sans prévenir.

Deuxième. Tant que l’on traitera le mal-être étudiant et la détresse des jeunes actifs comme des problèmes individuels relevant du cabinet de consultation, on passera à côté de l’essentiel. Ce n’est pas la génération qui est fragile. C’est le monde qu’on lui lègue qui est devenu inhabitable. Au sens propre du terme. Inhabitable.

Troisième. La santé mentale, cause nationale 2026, ne sera qu’un slogan de plus si elle ne s’attaque pas aux causes structurelles de la souffrance: le logement qu’on ne peut plus payer, l’emploi qui ne se solidifie jamais, l’avenir qu’on a confisqué. Soigner les âmes sans réparer les structures, c’est éponger le sol sans fermer le robinet.

Mme L. retournera chez son médecin dans huit semaines. Elle aura peut-être appris quelques techniques de respiration. Son loyer sera toujours de 890 euros. Son CDD n’aura toujours pas bougé. Et son fil Instagram continuera de défiler, la nuit, quand le comprimé ne suffit plus à étouffer cette question que toute une génération se pose dans le noir:

Est-ce moi qui vais mal, ou est-ce le monde?

La réponse n’a jamais été aussi limpide. Ni aussi inquiétante.

À lire aussi

Bibliographie

Ouvrages et articles académiques

  • Bourdieu, Pierre, Les Structures sociales de l’économie, Seuil, 2000.
  • Bourdieu, Pierre (dir.), La Misère du monde, Seuil, 1993.
  • Piketty, Thomas, Le Capital au XXIe siècle, Seuil, 2013.
  • Bauman, Zygmunt, La Vie liquide, Hachette Littératures, 2006.
  • Rosa, Hartmut, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, La Découverte, 2018.
  • Duvoux, Nicolas, L’Autonomie des assistés, PUF, 2009.
  • Haidt, Jonathan, The Anxious Generation: How the Great Rewiring of Childhood Is Causing an Epidemic of Mental Illness, Penguin Press, 2024.

Rapports et études institutionnelles

  • Fondation Abbé Pierre, L’État du mal-logement en France, 30e rapport annuel, 2026.
  • Santé publique France, Enquête nationale sur la santé mentale des enfants et adolescents, 2025.
  • DREES, Études et Résultats, Tentatives de suicide et pensées suicidaires chez les 15-24 ans, 2025.
  • DARES, L’emploi des jeunes en 2025: précarité et trajectoires, 2025.
  • OBSAN, La santé des adolescents en Suisse, HBSC 2024, 2025.
  • Odoxa/Nexity, Baromètre du logement des jeunes, janvier 2026.
  • Union Nationale des CLLAJ, Rapport d’activité 2025, Accès au logement des jeunes, 2025.
  • Hickman, Caroline et al., «Climate anxiety in children and young people and their beliefs about government responses to climate change: a global survey», The Lancet Planetary Health, vol. 5, no 12, 2021.

Articles de presse et enquêtes de terrain

  • Médiamétrie, L’Année Internet 2025, Temps passé et usages des 15-24 ans, 2025.
  • FNAIM, Observatoire des marchés immobiliers, Bilan 2025, 2025.
  • INSEE, Revenus et patrimoine des ménages, Édition 2025, 2025.

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