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Derrière la neutralité de Parcoursup et la promesse méritocratique, l'école française reste la machine à convertir l'héritage culturel en mérite que décrivait Bourdieu. Voyage au cœur d'une injustice qui se prend pour de la justice.

Chaque printemps, des centaines de milliers de lycéens français attendent, l’estomac noué, qu’une plateforme leur réponde. Parcoursup affiche ses décisions avec la neutralité d’un tableur : oui, non, en attente. L’algorithme ne connaît ni le nom ni le visage des candidats, et c’est précisément ce qui le rend si rassurant. Il paraît impartial parce qu’il est impersonnel. Pourtant, quand on regarde qui franchit les portes des classes préparatoires et qui en reste dehors, le hasard s’efface et un dessin très ancien réapparaît. En 2019, les enfants de cadres supérieurs occupaient 51,4 % des places en classe préparatoire, les enfants d’ouvriers 7,1 %, alors que les premiers ne représentent qu’environ un quart d’une classe d’âge (Observatoire des inégalités, données 2019). À Polytechnique, la même année, on comptait 69,8 % d’enfants de cadres et professions intellectuelles pour 0,4 % d’enfants d’ouvriers. Ces chiffres ne sont pas des bavures du système. Ils en sont le produit régulier.
Comment une institution qui se veut juste, qui sélectionne sur des notes anonymes et des dossiers objectifs, produit-elle avec une telle constance le tri social que la méritocratie prétend abolir ? La réponse la plus puissante a été formulée il y a près d’un demi-siècle par Pierre Bourdieu, et La Distinction, paru en 1979, en contient le ressort. L’école ne récompense pas le mérite contre l’héritage. Elle récompense un héritage qu’elle a d’abord rebaptisé mérite.
Au seuil de La Distinction, Bourdieu lâche une phrase qui ressemble à une provocation et qui est une thèse : « La noblesse culturelle a aussi ses titres, que décerne l’école, et ses quartiers, que mesure l’ancienneté de l’accès à la noblesse. » Tout est dit dans cette analogie. Comme l’ancienne noblesse, la classe cultivée possède des titres, et ces titres sont désormais scolaires. Comme l’ancienne noblesse, elle se hiérarchise selon l’ancienneté : il y a ceux qui tiennent leur culture de leur famille, reçue tôt, comme une seconde nature, et ceux qui l’ont acquise tard, à l’école, au prix d’un effort qui se voit et que l’on soupçonne de pédantisme.
Cette distinction entre l’héritier et le parvenu de la culture est décisive, parce que l’école valorise toujours le premier. Elle prétend mesurer un savoir, mais elle mesure en réalité un rapport au savoir, une aisance, une familiarité, qui ne s’apprennent pas dans les manuels et que seules certaines familles transmettent. Bourdieu nomme cette ressource le capital culturel. Il existe, écrit-il, à l’état incorporé, dans les dispositions du corps et de l’esprit, à l’état objectivé, dans les livres et les objets dont on s’entoure, et à l’état institutionnalisé, dans le diplôme qui le certifie. Or l’enquête de La Distinction établit que ce capital, et non un quelconque don, commande les pratiques culturelles. Invités à reconnaître les compositeurs de seize œuvres musicales, deux tiers des titulaires d’un simple certificat d’études n’en identifiaient pas plus de deux, contre soixante-dix-huit pour cent des professeurs d’université capables d’en nommer au moins douze. Le goût savant n’est pas réparti au hasard des sensibilités. Il suit la carte des diplômes, qui suit elle-même la carte des origines sociales.
Ce que Bourdieu attaque sous le nom d’« idéologie charismatique », c’est la croyance qui fait du goût et de l’aptitude culturelle des dons naturels. Cette croyance n’est pas une erreur innocente. Elle est le mécanisme par lequel un avantage transmis se fait passer pour une qualité personnelle. L’enfant qui arrive à l’école avec l’aisance langagière, la familiarité avec les œuvres, le rapport décontracté à la culture légitime, n’a rien mérité de tout cela : il en a hérité. Mais l’école le récompense comme s’il s’agissait d’un talent, et sanctionne l’enfant des classes populaires comme s’il manquait de dons, là où il manque seulement d’héritage.
Cette analyse, Bourdieu l’avait formulée dès 1964, avec Jean-Claude Passeron, dans Les Héritiers. Le titre disait déjà l’essentiel : les étudiants qui réussissent ne sont pas d’abord des doués, ce sont des héritiers. La massification scolaire des décennies suivantes semblait pourtant promettre la fin de ce privilège. On a porté huit jeunes sur dix au niveau du baccalauréat, ouvert les universités, multiplié les dispositifs d’ouverture sociale des grandes écoles. La base du système s’est élargie. Son sommet, lui, n’a pas bougé.
Les travaux de l’Institut des politiques publiques l’ont montré sans appel : entre 2006 et 2016, la part d’enfants d’ouvriers dans les grandes écoles est restée bloquée autour de cinq pour cent, malgré quinze ans de politiques affichées d’ouverture (rapport IPP n° 30, janvier 2021). En 2024-2025, le nombre de boursiers sur critères sociaux est tombé à son plus bas niveau depuis douze ans, et le gradient par filière trahit la hiérarchie sociale du système : on compte plus de la moitié de boursiers dans les sections de techniciens supérieurs, mais à peine plus du quart en classe préparatoire et un dixième dans les écoles de commerce (Note Flash SIES n° 23, septembre 2025). La démocratisation a fait entrer les classes populaires dans l’enseignement supérieur, mais elle les a orientées vers ses filières les moins rentables, pendant que les enfants de cadres se réservaient les voies royales. C’est ce que les sociologues appellent une démocratisation ségrégative : tout le monde entre, mais pas par la même porte, et pas pour aller au même endroit.
Bourdieu avait un nom pour le couronnement de ce système. Dans La Noblesse d’État, en 1989, il décrivait les grandes écoles comme des machines à consacrer socialement une élite qui se croit méritante. Le concours, rituel d’apparence purement intellectuelle, produit une coupure quasi magique entre les élus et les autres, et confère aux élus un « esprit de corps », le sentiment d’appartenir à une noblesse légitime. La certification scolaire ne fait pas que mesurer des compétences : elle fabrique de la croyance, celle des dominants en leur propre droit, et celle des dominés en la justice de leur exclusion.
On pourrait croire ce diagnostic daté, lié à une France révolue des humanités classiques et de la dissertation. La sociologie internationale la plus récente montre le contraire, et raffine même l’intuition bourdieusienne. Trois enquêtes américaines en donnent la mesure. Annette Lareau, dans Unequal Childhoods (2003), a suivi des familles de classes différentes et observé deux logiques d’éducation : la « culture concertée » des classes moyennes, faite d’activités organisées, de langage négocié, d’interventions auprès des institutions, et l’« accomplissement de la croissance naturelle » des familles populaires, plus distant à l’égard de l’école. La première dote l’enfant des codes exacts qu’attend l’institution scolaire ; la seconde non. Lauren Rivera, dans Pedigree (2015), a enquêté sur le recrutement des cabinets d’élite et découvert que la sélection repose moins sur la compétence que sur le « cultural matching », la ressemblance culturelle et de loisirs entre le recruteur et le candidat. On embauche celui avec qui on a envie de dîner. Shamus Khan, dans Privilege (2011), a montré que dans les internats d’élite le privilège ne se transmet plus comme une arrogance aristocratique, mais comme une « aisance », une capacité à se sentir à sa place partout, qui se lit comme du mérite parce qu’elle paraît naturelle.
Ces trois travaux disent la même chose en langage neuf : le privilège, à mesure qu’il devient socialement inavouable, se réfugie dans le corps, le goût, la conversation. Il devient indétectable, donc imprenable. C’est très exactement ce que Bourdieu nommait l’habitus, ce système de dispositions incorporées qui fonctionne, écrivait-il dans la conclusion de La Distinction, « en deçà de la conscience et du discours ». L’avantage de classe le plus efficace n’est pas celui qui s’affiche. C’est celui qui s’est fait chair, qui paraît tenir à la personne et non à sa position, et qui pour cette raison se transmet sans jamais avoir l’air de se transmettre.
Reste la question qui dérange le plus, celle de la croyance. Pourquoi les exclus du système consentent-ils à leur exclusion ? Pourquoi la machine ne provoque-t-elle pas une révolte permanente ? Parce qu’elle a réussi le tour de force de faire accepter son verdict comme juste, y compris par ceux qu’il condamne. C’est la fonction que Bourdieu assignait à l’art et à la culture dans La Distinction : une « fonction sociale de légitimation des différences sociales ». L’inégalité cesse de paraître arbitraire dès lors qu’elle semble fondée sur des dons, donc sur du mérite.
Le philosophe Michael Sandel a donné à cette intuition une portée nouvelle dans La Tyrannie du mérite (2020). La promesse méritocratique, montre-t-il, produit deux affects toxiques. Chez les gagnants, une hubris : les diplômés des institutions prestigieuses finissent par croire qu’ils ont tout mérité, et ne doivent rien à personne. Chez les perdants, une humiliation intériorisée : si la société récompense vraiment le mérite, alors l’échec devient une faute personnelle, et le ressentiment qui en naît nourrit les colères politiques contemporaines. Le sociologue Gérard Mauger l’a formulé avec netteté : l’idéologie du don transforme le privilège des héritiers en mérite, et le déshéritement des dominés en fatalité individuelle.
Ce que Sandel décrit comme un coût moral, Bourdieu l’avait posé comme un mécanisme de domination. Et c’est ici que la méritocratie révèle sa redoutable efficacité. Un ordre social qui se reproduit par la force est fragile, car la force se voit et se conteste. Un ordre social qui se reproduit par la croyance au mérite est presque inattaquable, car il a convaincu chacun, du premier au dernier, que sa place est celle qu’il a méritée. La méritocratie n’est pas le contraire de la reproduction sociale. Elle en est la forme la plus achevée, parce qu’elle est la seule qui obtienne le consentement de ses victimes.
Revenons à l’algorithme du printemps. Parcoursup n’a pas créé l’inégalité scolaire, et il serait naïf de lui imputer un mécanisme aussi ancien que l’école de masse. Mais il accomplit une opération que Bourdieu aurait reconnue immédiatement : il objective le verdict. Il habille d’une rationalité technique, de critères, de classements, d’attendus, ce qui demeure pour l’essentiel une conversion d’héritage en sélection. Et en présentant la décision comme le résultat neutre d’un calcul, il rend la contestation plus difficile encore. On peut s’indigner d’un jury partial. Comment s’indigner d’un algorithme ?
C’est pourquoi lire Bourdieu aujourd’hui n’est pas un exercice d’histoire des idées. C’est acquérir un regard qui ne se referme plus. Après La Distinction, on n’entend plus de la même façon l’éloge du mérite, on ne lit plus innocemment les statistiques d’admission, on ne croit plus tout à fait que la réussite des uns et l’échec des autres reposent sur des dons inégaux. On comprend que l’école française, en se voulant juste, accomplit la plus subtile des injustices : elle convertit la naissance en talent, et présente comme une victoire personnelle ce qui n’est, le plus souvent, qu’un héritage bien placé. Le scandale n’est pas que l’école reproduise les inégalités. C’est qu’elle le fasse au nom de l’égalité, et qu’elle finisse par en persuader ceux-là mêmes qu’elle laisse à la porte.
Cet essai s’appuie sur La Distinction (Pierre Bourdieu, 1979), Les Héritiers (Bourdieu et Passeron, 1964) et La Noblesse d’État (Bourdieu, 1989), ainsi que sur les données de l’Observatoire des inégalités, de l’Institut des politiques publiques et du ministère de l’Enseignement supérieur. Le dialogue avec Michael Sandel renvoie à La Tyrannie du mérite (2020). Premier volet de la série « Bourdieu aujourd’hui ».
Série « Bourdieu aujourd’hui » : La Distinction (l’essai socle) · Parcoursup et les nouveaux héritiers · la morale de classe dans l’assiette · le quiet luxury. À explorer aussi : le territoire Inégalités et domination.