Les prédateurs sans visage : comprendre la violence structurelle

Personne ne tient l'arme, et pourtant le système tue. Enquête sur la violence structurelle, ce mal logé non dans les hommes mais dans les structures.

Un PDG dont l’action grimpe seulement de 8 % par an, quand le marché en attend 12, ne survit pas trois trimestres. Le conseil d’administration le remercie poliment. Un autre prend sa place, avec le même mandat tacite : faire fructifier le capital, coûte que coûte. Le visage change, la fonction demeure. Cherchez le coupable derrière une délocalisation brutale, une terre confisquée, une famine évitable : vous trouverez non pas un monstre, mais une chaise qu’occupe successivement n’importe qui.

Notre imaginaire moral reste pourtant peuplé de tyrans, de spéculateurs cyniques, de patrons sans cœur. Nous voulons des noms, des visages, une intention mauvaise à condamner. Or les violences sociales les plus massives ne passent presque jamais par là. Elles tuent sans arme, appauvrissent sans vol apparent, excluent sans décret. Elles sont des effets de système. Comprendre cette idée, c’est apprendre à voir un type de prédateur qui n’a précisément pas de visage : seulement une logique.

Une violence qui ne crie pas

REPÈRE CONCEPTUEL

Les trois violences de Galtung

Violence directe. Celle qui a un auteur, une scène et une arme : un coup, une balle, un bombardement.

Violence structurelle. Sans auteur identifiable, inscrite dans l’organisation sociale : l’écart évitable entre ce qui serait possible et ce qui est réellement vécu.

Violence culturelle. Tout ce qui, dans les idées, la religion ou le langage, fait paraître les deux autres légitimes ou naturelles.

En 1969, le sociologue norvégien Johan Galtung introduit une distinction qui va déplacer tout le regard. À côté de la violence directe, celle d’un poing, d’une balle, d’un bombardement, il nomme une violence structurelle. Elle n’a pas d’auteur identifiable. Elle est inscrite dans l’organisation même de la société, dans la répartition du pouvoir et des ressources.

Sa définition est limpide et redoutable. Il y a violence, écrit Galtung, chaque fois qu’un écart existe entre ce qui serait possible et ce qui est réellement vécu. Si une maladie était soignable et qu’elle tue faute d’accès aux soins, la mort relève de la violence. Non d’une fatalité, mais d’un arrangement social qui aurait pu être autre.

La force de ce concept tient à son silence. La violence directe fait du bruit, elle a une date, une scène, un agresseur. La violence structurelle, elle, agit lentement, partout, sans événement. Galtung la décrit comme « tranquille » : elle ne saute pas aux yeux, parce qu’elle ressemble à l’ordre normal des choses. C’est précisément ce qui la rend si difficile à dénoncer, et si efficace.

Galtung ajoutera plus tard un troisième terme, la violence culturelle : tout ce qui, dans la religion, l’idéologie ou le langage, fait paraître les deux autres légitimes ou naturelles. Le triangle se referme. La structure blesse, la culture nous persuade que cette blessure va de soi, et personne, jamais, ne se sent meurtrier.

Le coupable est une fonction, pas une personne

C’est ici que Marx éclaire l’affaire, bien avant Galtung. Dans Le Capital, il prévient son lecteur d’une chose étrange. Il ne dépeint pas le capitaliste comme un méchant individuel. Il le saisit comme « capital personnifié », une volonté animée par la seule logique de l’accumulation. L’homme compte peu : ce qui agit à travers lui, c’est une fonction économique.

Marx le formule avec une honnêteté désarmante. Il ne peint pas les acteurs sous des couleurs roses, dit-il, mais il ne les rend pas non plus personnellement responsables de rapports dont ils restent socialement les créatures, même quand ils croient s’en élever. Le patron n’invente pas la contrainte du profit : elle le précède, l’enveloppe, le remplace s’il y déroge.

On comprend alors pourquoi le visage importe si peu. Dans une économie de marché, celui qui refuse de comprimer les salaires, d’externaliser les coûts, de pousser le rendement, perd la course contre ses concurrents. La structure sélectionne les comportements comme une pression évolutive. Les scrupuleux sortent du jeu ; restent ceux qui obéissent à la logique. Ce n’est pas une morale, c’est un tri.

Ce déplacement nourrit toute une lecture des rapports sociaux comme antagonismes objectifs, indépendants des bonnes volontés. C’est le cœur de ce que l’on peut relire dans l’analyse marxienne de la lutte des classes : le conflit n’oppose pas des individus mais des positions, des intérêts attachés à des places dans la production. Changez les hommes, vous ne changez pas la machine.

Quand la dépossession devient un mode de fonctionnement

REPÈRE CONCEPTUEL

Accumulation par dépossession

Accumulation par dépossession. Notion de David Harvey : le capital ne croît pas seulement en produisant des richesses nouvelles, mais en captant ce qui était commun ou public (terres, services, savoirs).

Le géographe David Harvey a prolongé cette intuition pour notre époque. Il forge l’expression « accumulation par dépossession ». L’idée : le capitalisme ne croît pas seulement en produisant des richesses nouvelles, il s’enrichit aussi en arrachant, en privatisant, en confisquant ce qui était commun ou public.

Les exemples abondent et n’ont rien d’abstrait. Terres agricoles rachetées massivement dans le Sud global, services publics démantelés puis revendus, savoirs et semences brevetés, ressources naturelles captées. À chaque fois, une richesse qui appartenait à tous, ou à personne, bascule dans quelques mains. Le transfert se fait souvent dans la légalité la plus parfaite.

Harvey insiste sur ce point décisif : il ne s’agit pas d’une bavure ni d’un excès. La dépossession est une fonction régulière du système, surtout quand l’accumulation ordinaire s’essouffle. Faute de profits suffisants dans la production, le capital se rabat sur la prédation de l’existant. Aucun complot n’est requis. Une logique suffit, qui cherche en permanence où se loger pour fructifier.

On retrouve ici la signature de la violence structurelle. Personne n’a tiré. Pourtant des paysans ont perdu leur terre, des usagers leur hôpital, des communautés leur eau. Le préjudice est réel, parfois mortel, et il se dissout dans une foule de décisions techniques, contractuelles, anonymes. La main qui dépossède est une main collective et sans propriétaire.

L’ère des expulsions

La sociologue Saskia Sassen a donné à ce diagnostic son nom le plus glaçant. Dans Expulsions (2014), elle décrit une mutation du capitalisme avancé : nous serions passés d’un système qui intègre, même brutalement, à un système qui expulse. Expulse des emplois, des logements, des terres, des écosystèmes, et finalement des êtres humains hors des circuits où la vie est tenable.

Sa thèse a une élégance noire. Les inégalités classiques décrivaient encore un dedans et un dehors comparables, sur une même échelle. L’expulsion, elle, fait franchir un seuil : on ne descend plus dans la hiérarchie, on en sort. Le chômeur de longue durée rayé des statistiques, le territoire rendu stérile, le migrant climatique relèvent d’une même logique d’éjection.

Le plus troublant, chez Sassen, est l’extrême sophistication des instruments. Ces expulsions ne sont pas le fruit du chaos mais d’une intelligence financière et juridique poussée : montages complexes, dettes souveraines, algorithmes, marchés dérivés. Une rationalité de pointe produit une brutalité élémentaire. La compétence technique et la cruauté sociale, loin de s’opposer, marchent ici du même pas.

Là encore, cherchez le visage. Vous trouverez des analystes appliqués, des juristes consciencieux, des gestionnaires qui font correctement leur travail. Chacun n’actionne qu’un maillon. L’enchaînement, lui, broie. C’est le propre des prédateurs sans visage : leur efficacité n’exige aucune méchanceté individuelle, seulement la coordination froide d’actes raisonnables.

Tuer sans tenir l’arme

Le cas limite de cette violence, c’est la faim. Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), des centaines de millions de personnes restent sous-alimentées alors que la planète produit de quoi nourrir l’humanité entière. L’écart entre le possible et le réel, au sens exact de Galtung, atteint ici une ampleur vertigineuse.

Mourir de faim dans un monde d’abondance n’est pas un accident climatique ou un manque de ressources. C’est le résultat d’un ordre : spéculation sur les denrées, dettes imposées, accaparement des terres, priorités productives. La faim devient alors la forme la plus pure de la violence structurelle, un meurtre de masse sans meurtrier localisable. C’est tout l’enjeu de cette lecture de la faim comprise comme un crime et non comme une fatalité.

Nommer ainsi la faim n’a rien d’un effet rhétorique. Tant que la sous-alimentation reste un malheur, on appelle à la charité. Dès qu’elle devient le produit d’une structure, on appelle à la transformer. Le glissement de vocabulaire est un glissement politique. Désigner le système, c’est rouvrir la question de sa réforme ou de son abolition.

Le piège : accuser la structure sans dédouaner personne

Cette puissance d’analyse a un revers, qu’il serait malhonnête de masquer. Si tout est structure, alors plus personne n’est responsable. L’argument du système devient une excuse universelle : le banquier, le ministre, l’actionnaire pourront toujours plaider qu’ils n’ont fait qu’obéir à une logique. On connaît la pente, et le précédent historique de cette défense.

Il faut donc tenir les deux bouts. Dire que le PDG est remplaçable ne signifie pas qu’il est innocent. La structure contraint, elle ne supprime pas toute marge. Entre maximiser brutalement et gérer avec retenue, entre se taire et alerter, entre obéir et résister, il reste un espace, étroit mais réel. La sociologie décrit des pressions, non un déterminisme absolu.

Pierre Bourdieu offre ici une nuance précieuse avec sa notion de violence symbolique. La domination ne fonctionne pleinement que lorsque les dominés en intériorisent les catégories, jusqu’à la trouver naturelle. Acteurs et structures ne s’opposent pas : les agents reproduisent, par leurs choix quotidiens, les rapports qui les dépassent. Ils en sont à la fois les produits et les relais actifs.

La bonne formule n’est donc ni « tout est de leur faute », ni « personne n’y peut rien ». C’est : des structures distribuent des rôles, et des individus les endossent avec plus ou moins de zèle, de lucidité, de complaisance. On peut analyser la chaise et juger celui qui s’y assoit. Penser la structure n’efface pas la responsabilité, elle la situe plus justement. C’est tout le programme d’une sociologie de la domination et de sa reproduction.

Nommer la structure, un geste politique

Pourquoi tout cela compte-t-il, au-delà de la salle de séminaire ? Parce que la manière dont nous racontons le mal commande la manière dont nous le combattons. Tant que la misère a un visage de méchant, il suffit de le punir. Quand elle a une structure, il faut la défaire. Le choix du récit est déjà un choix d’action.

La fascination contemporaine pour les coupables individuels n’est pas innocente. Désigner un fraudeur, un dictateur, un milliardaire indécent, c’est souvent protéger le mécanisme qui les produit en série. On brûle l’idole et l’autel reste intact. Le scandale personnel fait diversion : il rassure, car il laisse croire qu’en retirant la pomme pourrie, le panier guérit.

La même logique vaut pour les fortunes. Ce ne sont pas quelques caractères avides qui expliquent la concentration vertigineuse des patrimoines, mais des dispositifs : fiscalité, héritage, rente, capital qui appelle le capital. Là encore, le scandale moral masque le rouage. On s’indigne d’un nom quand il faudrait interroger une mécanique.

Voir la structure ne console pas. C’est même plus angoissant que de tenir un coupable, car l’ennemi n’est nulle part et partout. Mais ce vertige est lucide. Les prédateurs sans visage ne disparaîtront pas parce qu’on aura changé d’hommes ; seulement parce qu’on aura changé les places. Nommer la structure, ce n’est pas excuser : c’est désigner enfin le bon adversaire.

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