« Destruction massive » de Jean Ziegler : la faim est un crime, pas une fatalité

Toutes les cinq secondes, un enfant meurt de faim sur une planète qui produit deux fois trop. Dans « Destruction massive », Jean Ziegler démontre que la faim n'est pas une fatalité mais un crime organisé, et nomme les coupables.

Toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim. Pendant ce temps, la planète produit sans peine de quoi nourrir le double de ses habitants. Ces deux phrases, mises côte à côte, contiennent tout le scandale que Jean Ziegler a passé sa vie à crier. Le sociologue genevois est mort le 10 juin 2026, à 92 ans. Il laisse un livre qui ressemble à un acte d’accusation : Destruction massive. Géopolitique de la faim (Seuil, 2011).

Ce n’est pas un essai parmi d’autres. C’est le bilan de huit années passées comme premier rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, de 2000 à 2008. Ziegler y avance une thèse qui devrait nous empêcher de dormir : la faim n’est pas une fatalité, elle est un crime. « La faim tient du crime organisé », écrit-il dès les premières pages. Reprenons ce livre méthodiquement, chiffre après chiffre, scandale après scandale. Non pour ajouter à l’effroi, mais parce que comprendre est la première arme. « Connaître l’ennemi, combattre l’ennemi », répétait-il d’après Sartre.

Un livre qui n’est pas une fiction

Le titre seul est une provocation calculée. « Destruction massive » : l’expression évoque les armes que les puissances traquent et brandissent. Ziegler la retourne. L’arme de destruction massive la plus efficace de notre temps ne fait pas de bruit, ne laisse pas de cratère, n’apparaît dans aucun traité. C’est la faim. Elle tue davantage, chaque année, que toutes les guerres réunies, et personne ne la déclare.

Le point de départ est juridique, presque sec. Le droit à l’alimentation, inscrit à l’article 11 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, garantit à chacun « un accès régulier, permanent et libre à une nourriture quantitativement et qualitativement adéquate et suffisante ». Ziegler le constate aussitôt : c’est « le droit de l’homme le plus constamment et le plus massivement violé sur notre planète ». Comme Marx avant lui, il part du réel matériel le plus brut, le ventre, pour démonter une organisation du monde.

Anatomie d’un massacre silencieux

REPÈRE CONCEPTUEL

Sous-alimentation et malnutrition

Sous-alimentation. Manque de calories, donc d’énergie vitale ; sous un minimum (environ 2 200 kcal par jour pour un adulte), le corps ne se reconstitue plus.

Malnutrition. Carence en micronutriments (vitamines, fer, iode). Souvent invisible : on peut avoir un poids normal et en mourir.

Les chiffres, chez Ziegler, ne sont jamais décoratifs. Ils accusent. En 2010, selon la FAO, 925 millions de personnes souffraient de sous-alimentation grave et permanente, près d’un milliard d’êtres humains sur les 6,7 milliards d’alors. Une personne sur sept. L’Organisation mondiale de la santé fixe à 2 200 kilocalories par jour le minimum vital d’un adulte ; en dessous, le corps ne reproduit plus sa propre force.

Et pourtant, martèle l’auteur, la Terre déborde. L’agriculture mondiale pourrait nourrir douze milliards d’humains, près du double de la population. La conclusion s’impose, glaçante : « Un enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné. » Le problème n’est pas la rareté, c’est la répartition. Ce déplacement, de la pénurie naturelle vers l’injustice organisée, est le cœur sociologique du livre. La faim cesse d’être un destin pour devenir un fait social, c’est-à-dire une chose que des hommes produisent et que d’autres pourraient défaire.

L’agonie, décrite pas à pas

Ziegler refuse l’abstraction. Il décrit l’agonie d’un enfant en cinq stades : l’organisme épuise ses réserves de sucre, puis de graisse ; l’enfant devient léthargique ; le système immunitaire s’effondre ; la masse musculaire se détruit ; vient la mort. « Comme autant de petits animaux, ils se recroquevillent dans la poussière. Leurs bras pendent sans vie. Leurs visages ressemblent à ceux des vieillards. »

Le plus insupportable est ailleurs. Les neurones se forment entre zéro et cinq ans. Un enfant privé de nourriture adéquate pendant cette fenêtre restera, selon le mot terrible de Ziegler, « un crucifié de naissance, un mutilé cérébral à vie ». Aucune renutrition ultérieure n’y changera rien. Un tiers de l’humanité, du fait de carences en vitamines et minéraux, ne réalisera jamais son plein potentiel physique et intellectuel. La faim ne tue pas seulement : elle ampute l’avenir d’une part entière de l’espèce.

Il y a aussi la « faim invisible », la malnutrition par manque de micronutriments. Un enfant peut paraître normalement nourri et mourir d’une carence en fer, en iode, en vitamine A. Toutes les quatre minutes, quelqu’un perd la vue faute d’une alimentation correcte. Et il y a le noma, cette gangrène qui dévore le visage des enfants : détectée à temps, elle se soigne pour deux ou trois euros ; faute de ces trois euros, elle défigure, puis tue dans 80 % des cas. Le scandale tient parfois dans le prix d’un café.

Deux faims, et le sort fait aux femmes

REPÈRE CONCEPTUEL

Faim structurelle et faim conjoncturelle

Faim structurelle. Permanente et invisible, inscrite dans les structures de production du Sud ; elle se reproduit de génération en génération.

Faim conjoncturelle. Soudaine et spectaculaire (sécheresse, guerre, criquets) ; elle déclenche l’aide d’urgence puis disparaît des écrans.

Ziegler distingue la faim structurelle et la faim conjoncturelle. La première gît dans les structures de production sous-développées du Sud : permanente, peu spectaculaire, elle « se reproduit biologiquement », des mères affamées mettant au monde des enfants déjà condamnés. La seconde fait irruption sur nos écrans : sécheresse, criquets, guerre. La télévision filme la seconde et ignore la première, qui tue pourtant bien davantage.

Derrière la faim structurelle, des causes très concrètes. 90 % des paysans du Sud ne disposent que de la houe, de la machette et de la faux. En Afrique subsaharienne, 3,8 % seulement des terres sont irriguées. Un hectare au Sahel donne 600 à 700 kilogrammes de céréales, contre 10 000 en Beauce ou en Lombardie. Non par défaut d’intelligence ou de courage, insiste Ziegler, mais par absence d’outils, d’engrais, de semences, de routes. La misère paysanne est fabriquée, pas naturelle.

Le livre n’oublie pas que la faim a un genre. Dans certaines sociétés rurales d’Asie et d’Afrique, les femmes et les filles ne mangent que les restes, après les hommes et les garçons. Si la bassine est vide, elles restent sans manger. Chaque année, 500 000 mères meurent en couches dans les pays du Sud, le plus souvent par sous-alimentation prolongée. La domination économique se double d’une domination de sexe, jusque dans l’assiette.

Le mensonge fondateur : Malthus et la faim « naturelle »

Pourquoi avons-nous si longtemps regardé la faim comme une fatalité ? Ziegler désigne un responsable intellectuel : Thomas Malthus. Dans son Essai sur le principe de population (1798), le pasteur anglais soutient que la population croît plus vite que les ressources, et que la faim est la régulation « naturelle » voulue par la nécessité, autre nom qu’il donne à Dieu. « Les épidémies sont nécessaires », écrit-il sans trembler. Le pauvre devient son ennemi ; les lois d’assistance, une faute.

Cette doctrine, montre Ziegler, a rendu un service immense aux classes dominantes : elle a « naturalisé le massacre » et déchargé l’Occident de sa mauvaise conscience. Si la faim est une loi de la nature, personne n’est coupable. On reconnaît ici un mécanisme que la sociologie traque sans relâche : faire passer pour un ordre naturel ce qui n’est qu’un rapport de force historique. Il a fallu l’horreur des camps nazis et des famines de l’Occupation pour briser le tabou, renvoyer Malthus « aux poubelles de l’Histoire », et fonder, en 1945-1948, la FAO et le droit à l’alimentation.

Quand la faim devient une arme

L’un des chapitres les plus dérangeants montre la faim non plus subie, mais maniée comme une arme. Ziegler exhume le Hungerplan, le « plan Faim » des nazis, qui classaient les populations occupées en catégories, des « bien alimentés » aux groupes « destinés à être exterminés par la faim ». À Buchenwald, des officiers polonais étaient enfermés dans un enclos sans nourriture jusqu’à l’agonie. La ligne de chemin de fer qui alimentait les camps ne fut jamais bombardée par les Alliés.

Mais l’arme de la faim n’a pas disparu avec le nazisme. À Gaza, transformée selon lui en « plus grande prison à ciel ouvert de la planète », le blocus laisse entrer « juste assez de nourriture pour éviter une famine trop visible » : en 2010, 34 % des habitants étaient gravement sous-alimentés, et l’aviation détruisait le principal moulin à blé. En Corée du Nord, « la dynastie des Kim a érigé sa puissance nucléaire sur les charniers de la faim ».

Le cas le plus accablant est celui de l’Irak. Sous l’embargo de l’ONU et le programme Oil for Food, le comité des sanctions a bloqué médicaments, ambulances, jusqu’aux crayons à mine de graphite. Résultat : environ 550 000 enfants irakiens morts entre 1996 et 2000. Interrogée à la télévision américaine sur ce demi-million d’enfants, la secrétaire d’État Madeleine Albright répondit : « Nous pensons que ce prix en vaut la peine. » Une phrase que Ziegler n’a plus jamais lâchée.

Les quatre cavaliers de la faim organisée

La seconde moitié du livre nomme les coupables. Non des individus, mais des structures et des institutions. Car Ziegler, en sociologue, refuse de réduire le crime à la méchanceté de quelques-uns. Le mal, ici, est systémique.

Les « monstres froids » de l’agroalimentaire

Deux cents sociétés contrôlent environ le quart des ressources productives mondiales. Dix firmes, dont Monsanto et Syngenta, tiennent un tiers du marché des semences et 80 % de celui des pesticides ; six entreprises se partagent 77 % du marché des engrais. Six négociants concentrent 85 % du commerce mondial des céréales. Ziegler décrit la pieuvre Cargill, qui maîtrise la filière entière, de l’engrais au supermarché. Une fois les producteurs locaux ruinés par le dumping, comme les éleveurs de poules camerounais noyés sous les importations, l’oligopole relève ses prix. « Leur but n’est pas de produire des aliments, mais des marchandises pour gagner de l’argent. »

Le FMI, l’OMC et la Banque mondiale

Ziegler les appelle « les cavaliers de l’Apocalypse de la faim organisée ». Leur dogme, le « consensus de Washington », exige la libéralisation totale des marchés. Sur le terrain, cela donne les plans d’ajustement structurel. L’exemple d’Haïti est devenu un cas d’école : autosuffisant en riz au début des années 1980, protégé par un tarif douanier de 30 %, le pays s’est vu imposer par le FMI un tarif de 3 %. Le riz américain subventionné a tout emporté. Les importations sont passées de 15 000 à 350 000 tonnes, la production locale s’est effondrée, et Haïti est devenu, selon le mot de Ziegler, un « État-mendiant ».

Même scénario en Zambie et au Ghana, où l’on « mangeait à sa faim » avant la suppression des subventions. Le libre-échange, écrit-il, « porte dans l’hémisphère Sud le masque hideux de la famine et de la mort ». L’absurdité du dogme tient dans une image qu’il affectionne : un combat de boxe entre Mike Tyson et un chômeur bengali sous-alimenté, sur le même ring, avec les mêmes règles. L’égalité formelle, ici, n’est que le déguisement de la mise à mort. Quand des firmes pèsent plus lourd que des États, c’est aussi la légitimité démocratique qui se vide. Comble du cynisme : en 2005, l’OMC a tenté de faire taxer l’aide alimentaire gratuite distribuée aux affamés, au motif qu’elle « pervertissait le marché ».

Les « vautours de l’or vert » : les biocarburants

Voici l’un des chapitres les plus contre-intuitifs. Au nom de l’écologie, on brûle de la nourriture. Ziegler avance des chiffres implacables : il faut 358 kilogrammes de maïs pour remplir d’éthanol un réservoir de 50 litres. Avec ces 358 kilogrammes, un enfant mexicain ou zambien vit une année entière. En 2011, les États-Unis brûlaient déjà 38 % de leur récolte de maïs, subventionnés à hauteur de six milliards de dollars. Il faut, par ailleurs, 4 000 litres d’eau pour produire un seul litre de bioéthanol, sur une planète où 9 000 enfants meurent chaque jour d’avoir bu de l’eau impropre. Le résumé d’Amnesty International est sans appel : « Agrocarburants, réservoirs pleins et ventres vides. »

À cette fièvre s’ajoute l’accaparement des terres. Après la crise de 2008, la terre arable est devenue une valeur refuge plus sûre que l’or. En 2010, 41 millions d’hectares africains ont été achetés ou loués par des fonds et des États étrangers. Le Sud-Soudan a bradé 600 000 hectares à un trust texan pour trois centimes l’hectare ; Madagascar avait cédé un million d’hectares à la coréenne Daewoo, contrat qui coûta son fauteuil au président. Partout, les familles paysannes sont chassées, et avec elles un savoir-faire ancestral balayé en quelques jours.

Les « requins tigres » de la spéculation

Le dernier prédateur est le plus abstrait, donc le plus difficile à combattre. Conçus au départ pour assurer les agriculteurs contre les variations de prix, les produits dérivés et contrats à terme sont devenus, depuis les années 1990, des instruments de pure spéculation. Entre 2003 et 2008, les paris spéculatifs sur les matières premières ont augmenté de 2 300 %. Aujourd’hui, 98 % des contrats à terme ne donnent jamais lieu à la moindre livraison réelle.

Les conséquences sont des morts. En 2008, la flambée des prix a déclenché des « émeutes de la faim » dans trente-sept pays, renversé deux gouvernements, et fait apparaître à la télévision les femmes de Cité-Soleil préparant des galettes de boue pour leurs enfants. Ziegler désigne une coupable inattendue : sa propre ville. Genève est devenue, écrit-il, « la capitale mondiale de la spéculation agroalimentaire », détrônant Londres. La concentration de ces fortunes et le creusement des inégalités mondiales ne sont pas des accidents : ils sont le carburant du système. La solution existe pourtant, portée par l’économiste Heiner Flassbeck : « arracher aux spéculateurs les matières premières alimentaires », en réservant les marchés à terme à ceux qui produisent ou utilisent réellement le bien. Ce qui manque, conclut Ziegler, « c’est la volonté des États ».

Le scandale tient dans un seul chiffre

Si l’on devait résumer le livre en une comparaison, ce serait celle-ci. En 2010, les 1 210 milliardaires de la planète possédaient un patrimoine cumulé de 4 500 milliards de dollars, davantage que le produit national brut de l’Allemagne. Or les chefs d’État réunis en 2000 avaient calculé qu’il suffirait de 80 milliards de dollars par an pour éradiquer la faim et les grandes tragédies du millénaire. Ziegler fait l’opération : un impôt annuel de 2 % sur le patrimoine de ces 1 210 milliardaires suffirait à financer la fin de la faim dans le monde. Le scandale n’est pas une pénurie de moyens. C’est un choix.

Gandhi le disait dans une formule que Ziegler aimait citer : « Le monde a assez pour satisfaire les besoins de tous, mais pas assez pour satisfaire la cupidité de tous. » La faim, encore et toujours, n’est pas un manque de pain. C’est un excès de cupidité, et un défaut de volonté politique.

« Il n’y a pas d’impuissance en démocratie »

On pourrait sortir d’un tel livre écrasé. Ziegler refuse ce confort. La dernière partie est un appel. Il oppose au règne des trusts l’agriculture familiale vivrière, « garante de vie », et le mouvement paysan Via Campesina, qui regroupe 200 millions de petits producteurs autour de la souveraineté alimentaire. Les solutions, dit-il, sont connues et couvrent « des milliers de pages » : interdire la spéculation sur les aliments de base, prohiber les biocarburants tirés de plantes nourricières, briser les cartels, protéger les paysans contre le vol des terres.

Reste à les imposer. Et c’est là que Ziegler en appelle à nous, citoyens des démocraties riches. « Il n’y a pas d’impuissance en démocratie », écrit-il. Par le vote, la parole, la mobilisation, la grève s’il le faut, nous pouvons changer les alliances et les politiques. Il convoque Che Guevara, « les murs les plus puissants s’écroulent par leurs fissures », et Gramsci, « le pessimisme de la raison oblige à l’optimisme de la volonté ». Provoquer des fissures : tout le programme tient dans ces deux mots.

Ce que ce livre nous oblige à voir

On peut reprocher à Ziegler ses indignations de tribun et son trait parfois trop appuyé. Ce serait manquer l’essentiel. Destruction massive accomplit le geste sociologique par excellence : il arrache la faim au registre de la fatalité naturelle pour la replacer dans celui des décisions humaines. Tant qu’on pense la faim comme un accident climatique ou une malédiction démographique, on baisse les bras. Dès qu’on la pense comme un produit de l’ordre marchand, de la dette, de la spéculation et de la complicité des États, elle redevient ce qu’elle est : un crime, donc une chose qu’on peut juger, et arrêter.

C’est le même fil qui court de sa critique du capitalisme et de la domination à ce réquisitoire sur la faim, et que l’on retrouve dans son dialogue testamentaire, Le capitalisme expliqué à ma petite-fille. Toujours la même conviction : ce que l’idéologie présente comme une loi de la nature n’est qu’un rapport de force, donc réversible.

Jean Ziegler est mort sans voir la fin de l’ordre cannibale qu’il dénonçait. Mais il nous laisse ce livre comme une dette et une boussole. Il refusait, écrivait-il, de vivre sur une planète où un enfant meurt de faim toutes les cinq secondes alors que la Terre regorge. Reprenant la chanteuse Mercedes Sosa, il demandait une seule chose : que la douleur des autres ne nous laisse jamais indifférents, et que « la mort ne nous trouve pas vides et seuls, sans avoir fait ce qui est nécessaire ». C’est, à la lettre, le message qu’il adressait à l’humanité. Il nous appartient désormais.

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