Karl Marx, ou la société comme conflit
Lutte des classes, plus-value, aliénation, idéologie : le guide clair de l'œuvre de Karl Marx, qui a légué à la sociologie le paradigme du conflit. Ni icône ni épouvantail, un outil d'analyse.

Les grands penseurs de la sociologie, IV. Karl Marx, ou la société comme conflit, après les volets consacrés à Émile Durkheim, Max Weber et Pierre Bourdieu.
Aucun penseur n’est plus difficile à lire froidement que Karl Marx, parce qu’aucun n’a été autant brandi comme drapeau, vénéré ou maudit, transformé en régime, en injure et en slogan. Il faut pourtant l’essayer, car sous le prophète de la révolution se tient l’un des plus grands analystes de la société que le dix-neuvième siècle ait produits. Marx ne se disait pas sociologue, le mot et la discipline naissaient à peine, mais il a légué à la sociologie l’un de ses trois grands paradigmes.
Là où Durkheim voyait la société comme un ordre qui se maintient et Weber comme un tissu de sens, Marx la voit comme un champ de bataille. Sous la paix apparente, des groupes aux intérêts inconciliables s’affrontent pour le partage des richesses et du pouvoir, et c’est ce conflit, et non le consensus, qui est le moteur de l’histoire. Lire Marx en sociologue, c’est retenir cet outil sans confondre l’analyse avec la prophétie qui l’a accompagnée.
Ce qui fait marcher l’histoire
Le point de départ de Marx est un renversement. Le philosophe Hegel, qui l’avait formé, faisait de l’histoire le déploiement des idées, de l’esprit. Marx remet la chose sur ses pieds : ce ne sont pas les idées qui mènent le monde, ce sont les conditions matérielles dans lesquelles les hommes produisent leur existence. Avant de philosopher, il faut manger, se loger, se vêtir, et la manière dont une société organise cette production commande tout le reste.
De là vient la distinction la plus structurante de toute son œuvre, celle de l’infrastructure et de la superstructure. La base économique, la façon de produire et les rapports qui s’y nouent, forme le socle ; le droit, l’État, la religion, la morale, l’art s’élèvent au-dessus comme un étage qui en dépend. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, résume Marx, c’est leur existence sociale qui détermine leur conscience. Formule à manier avec prudence, car Marx lui-même ne la voulait pas mécanique, mais qui pose la question décisive : et si nos idées les plus chères étaient le reflet de notre position dans la production ?
REPÈRE CONCEPTUEL
Infrastructure et superstructure
Infrastructure. La base économique d’une société : ses forces productives (outils, techniques, travail) et ses rapports de production (qui possède quoi, qui travaille pour qui).
Superstructure. Tout ce qui s’élève au-dessus : droit, État, idées, morale, religion, art. Pour Marx, la superstructure reflète et protège, en dernière instance, l’ordre économique qui la porte.
Les classes et leur lutte
« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes. » La phrase qui ouvre le Manifeste (1848) dit l’essentiel. Pour Marx, une classe ne se définit ni par le revenu, ni par le prestige, ni par le mode de vie, mais par la place qu’on occupe dans les rapports de production. La question décisive est simple : possédez-vous des moyens de production, terre, usine, capital, ou n’avez-vous à vendre que votre force de travail ? D’un côté la bourgeoisie, qui détient les moyens ; de l’autre le prolétariat, qui n’a que ses bras. Tout le reste découle de cette ligne de partage.
Mais une classe n’agit pas du seul fait d’exister. Marx introduit ici une nuance que la sociologie n’a cessé de retravailler : entre la classe en soi, simple position objective partagée, et la classe pour soi, groupe conscient de ses intérêts et organisé pour les défendre, il y a un abîme et tout un travail politique. Bourdieu reprendra exactement ce point lorsqu’il distinguera les classes « sur le papier » des groupes réellement mobilisés. Le passage de l’une à l’autre n’a rien d’automatique, et c’est pourquoi la révolution annoncée s’est tant fait attendre.
REPÈRE CONCEPTUEL
Classe en soi, classe pour soi
Classe en soi. Un ensemble d’individus qui occupent objectivement la même position dans la production, sans nécessairement le savoir ni se sentir solidaires.
Classe pour soi. Cette même classe devenue consciente de ses intérêts communs et organisée pour les défendre. Le passage de l’une à l’autre est un enjeu politique, jamais une donnée.
Le secret du profit
Le grand œuvre de la maturité, Le Capital (1867), s’attaque à une énigme économique : d’où vient le profit ? Si tout s’échange à sa juste valeur sur le marché, comment de l’argent peut-il en produire davantage ? La réponse de Marx est d’une élégance froide, et elle tient dans le concept de plus-value.
La force de travail, dit-il, est une marchandise particulière : le capitaliste l’achète à sa valeur, c’est-à-dire de quoi permettre à l’ouvrier de vivre et de revenir travailler le lendemain. Mais cette marchandise a un pouvoir unique, celui de produire plus de valeur qu’elle n’en coûte. Si quatre heures suffisent à produire l’équivalent du salaire, mais qu’on fait travailler huit heures, les quatre heures restantes sont du travail non payé, et c’est là, dans cet écart, que naît le profit. L’exploitation, au sens de Marx, n’est donc ni le vol ni la simple bassesse des salaires : elle est inscrite dans le rapport salarial lui-même, alors même que tout paraît s’échanger librement et à sa juste valeur.
REPÈRE CONCEPTUEL
La plus-value
Différence entre la valeur que le travail produit et le coût de la force de travail (le salaire). Le travailleur produit en quelques heures l’équivalent de son salaire, puis continue de produire au profit du propriétaire. Ce travail non payé est la source du profit. L’exploitation n’est pas une injustice ajoutée au système, elle en est le ressort.
L’aliénation, ou l’homme séparé de lui-même
Le jeune Marx, celui des Manuscrits de 1844, avait posé avant l’économiste une question plus intime : que fait à l’homme un travail qui ne lui appartient pas ? Sa réponse, le concept d’aliénation, reste sa contribution la plus parlante pour notre époque, bien au-delà des usines qu’il décrivait.
Travailler devrait être l’activité par laquelle l’homme se réalise, transforme le monde et s’y reconnaît. Sous le rapport salarial, ce mouvement se retourne contre lui. Le produit lui échappe et lui revient comme une puissance étrangère et hostile, les marchandises et le capital. L’acte même de travailler, n’étant plus le sien, devient une contrainte subie au lieu d’un épanouissement. Coupé de ce qui le définit comme être créateur et réduit à la lutte de chacun contre tous, l’homme se trouve séparé du produit de ses mains, de son activité, de sa propre nature et des autres. L’aliénation, c’est cette dépossession multiple, et quiconque a éprouvé l’absurdité d’une tâche dénuée de sens en reconnaît la pertinence.
REPÈRE CONCEPTUEL
Les quatre visages de l’aliénation
Du produit. Ce que le travailleur fabrique ne lui appartient pas et lui fait face comme une force étrangère.
De l’activité. Le travail est vécu comme une contrainte extérieure, non comme une réalisation de soi.
De soi. L’homme est coupé de ce qui le définit, l’activité libre et créatrice.
Des autres. Les rapports humains se réduisent à la concurrence et au calcul.
Les idées de ceux qui dominent
Reste la pièce la plus subtile, celle qui fait de Marx un ancêtre de la sociologie critique : la théorie de l’idéologie. Les idées dominantes d’une époque, écrit-il, sont les idées de la classe dominante. Ce qui passe pour évident, naturel, conforme à la raison ou à la justice, sert le plus souvent les intérêts de ceux qui tiennent les moyens de production, sans que personne ait besoin de comploter. La domination se double ainsi d’une emprise sur les esprits, une fausse conscience qui fait prendre l’ordre établi pour l’ordre des choses.
On reconnaît là le germe de tout un courant. Quand Bourdieu analyse la violence symbolique, cette domination qui se fait accepter par les dominés eux-mêmes, il prolonge Marx en le déplaçant du seul terrain économique vers la culture et le goût. Et lorsqu’une doctrine se présente comme la seule voie raisonnable, au point qu’il n’y aurait pas d’alternative, c’est la mécanique idéologique décrite par Marx qui tourne à plein.
Critiques et limites
Une pensée aussi puissante a ses failles, et il faut les nommer sans ménagement. La prédiction centrale a échoué : la révolution prolétarienne n’a pas eu lieu dans les pays industriels avancés où Marx l’attendait, et là où des régimes s’en sont réclamés, ils ont souvent produit de nouvelles oppressions. Le déterminisme économique, l’idée que l’infrastructure commande tout, a été démenti par l’histoire et contesté de l’intérieur même du marxisme. Weber a porté l’objection la plus forte en montrant que des croyances, une éthique religieuse par exemple, pouvaient peser sur l’économie autant qu’en être le reflet. Les idées ne sont pas seulement un décor.
Et pourtant l’outil survit à la prophétie. La concentration du capital, la marchandisation croissante des sphères de l’existence, le poids des intérêts économiques sur la politique : autant de phénomènes que les concepts de Marx éclairent encore, comme le montre toute lecture sociologique des grandes fortunes contemporaines ou des rapports de dépendance entre nations.
Une postérité partout
Peu d’œuvres ont essaimé aussi largement, et souvent loin des partis. Antonio Gramsci a enrichi la théorie de l’idéologie avec le concept d’hégémonie, cette domination qui s’obtient par le consentement plus que par la force. L’École de Francfort a croisé Marx et la psychanalyse pour penser la culture de masse. La sociologie critique tout entière, jusqu’à Bourdieu, porte sa marque. Et au-delà du cercle savant, Marx reste le grand fournisseur de questions de quiconque refuse de croire que l’ordre social va de soi. On peut le tenir pour dépassé sur mille points ; on continue de penser avec ses interrogations.
Ce qu’il faut emporter
Avec Marx, le tableau des paradigmes fondateurs se complète. Durkheim a pensé la société comme un ordre qui intègre, Weber comme un tissu de sens et de légitimités, Marx comme un conflit pour les ressources. Trois clés qui n’ouvrent pas les mêmes portes, et que toute la sociologie classique a passé un siècle à combiner.
Ce que Marx lègue, débarrassé de ses oripeaux prophétiques, tient en une habitude de regard : derrière toute harmonie proclamée, chercher l’intérêt qu’elle sert ; derrière toute idée présentée comme naturelle, chercher la position qu’elle défend ; derrière tout ordre paisible, chercher le rapport de force qu’il fige. Ce soupçon méthodique peut devenir une manie, et c’est son danger. Bien tenu, il reste l’un des plus puissants outils de lucidité que la sociologie ait reçus.
Prochain volet de la série : Erving Goffman, ou la vie comme théâtre.



