La honte sociale à l’ère d’Instagram
D'Eribon à votre fil Instagram : enquête sur la honte sociale, cette gêne intime de dire d'où l'on vient, que les réseaux n'ont pas inventée mais exposent comme jamais.

Il existe un mensonge si banal que personne ne le compte parmi les mensonges. On arrondit son enfance. On laisse entendre que les parents lisaient, qu’il y avait des disques à la maison, qu’on a toujours su tenir une fourchette à poisson. On ne dit pas que l’argent manquait, que le père rentrait noir de l’usine, que le mot « culture » n’a jamais été prononcé sous ce toit. Ce mensonge a un nom que l’on prononce rarement : la honte sociale.
Didier Eribon, sociologue et philosophe, en a fait l’aveu retentissant dans « Retour à Reims », paru en 2009. Il y constate une chose troublante : il avait beaucoup écrit sur la honte d’être homosexuel, jamais sur la honte d’être né dans une famille ouvrière. La première s’avoue, la seconde se cache mieux encore. Une fois monté à Paris, devenu intellectuel reconnu, il dissimulait ses origines, brouillait les pistes, surveillait ses intonations. Sortir d’un placard, écrit-il en substance, c’était entrer dans un autre.
Quinze ans plus tard, le placard a changé de décor. Il ressemble à un fil Instagram soigneusement tenu, à un arrière-plan choisi pour un appel vidéo, à une légende qui efface la cité et laisse croire au centre-ville. La honte sociale n’a pas attendu les réseaux pour exister. Mais les réseaux lui ont offert une scène, des projecteurs, et un public permanent. C’est cette continuité, du livre d’Eribon à votre écran, que cet article voudrait éclairer.
Sommaire
Eribon et le « placard social » : nommer ce qui n’avait pas de mot
REPÈRE CONCEPTUEL
La honte sociale n’est pas un défaut personnel
Honte sociale. Sentiment intime d’infériorité lié à son origine de classe, qui pousse à dissimuler ou corriger les signes de son milieu d’origine. Ce n’est pas une faiblesse de caractère, mais l’effet, à l’échelle d’un individu, d’un rapport de domination collectif.
Transfuge de classe. Personne qui, par les études ou le métier, quitte le milieu social où elle est née pour un milieu plus favorisé. Elle se retrouve souvent partagée entre deux mondes, étrangère aux deux.
Le geste fort de « Retour à Reims » tient en une comparaison. Eribon connaissait par cœur la mécanique du secret : il l’avait pratiquée des années durant pour cacher son homosexualité. Surveiller son regard, ne pas se trahir d’un mot, jauger chaque interlocuteur avant de parler. En revenant sur ses origines après la mort de son père, il découvre qu’il a employé exactement les mêmes ruses pour un autre secret, jamais reconnu comme tel : celui d’être un fils d’ouvriers parmi les diplômés parisiens.
Cette dissimulation a une cible précise. On ne ment pas sur tout, on ajuste un détail décisif : le métier des parents, le quartier de l’enfance, l’école fréquentée. Eribon raconte ces moments où, dans un dîner, la question « et vos parents, ils font quoi ? » suffit à déclencher la manœuvre. On reste vague, on change de sujet, on laisse planer une ambiguïté flatteuse. La honte n’éclate pas, elle se gère, en silence, comme une donnée à contenir.
Le mot juste manque, et ce manque est lui-même un symptôme. Notre époque a forgé un vocabulaire riche pour dire l’identité sexuelle ou de genre : on peut faire son coming out, revendiquer, militer. Pour l’origine de classe, presque rien. Comment annoncer que l’on vient d’un milieu modeste sans paraître se plaindre, ou pire, s’enorgueillir d’une authenticité de pacotille ? Le silence n’est pas un choix individuel maladroit. Il est creusé par une langue qui n’a pas prévu de place pour cet aveu.
La violence symbolique : pourquoi la honte vient d’en haut
REPÈRE CONCEPTUEL
Une domination qui passe par l’adhésion
Violence symbolique. Forme de domination qui s’impose non par la force mais par l’intériorisation : les dominés jugent leur propre situation avec les catégories des dominants, et trouvent l’ordre établi naturel, voire légitime.
Habitus. Ensemble des manières de parler, de se tenir, de juger et de sentir, acquises dès l’enfance dans un milieu donné. L’habitus se loge dans le corps et trahit l’origine sociale bien avant qu’on ait ouvert la bouche.
Pour comprendre d’où vient cette honte, il faut un détour par Pierre Bourdieu, dont Eribon se réclame ouvertement. Bourdieu a forgé l’idée de violence symbolique pour décrire une domination qui ne s’exerce ni par la force ni par la contrainte ouverte, mais par l’adhésion silencieuse des dominés eux-mêmes. Le tour de force de cette domination, c’est qu’elle se fait accepter. Celui qui la subit en vient à juger sa propre existence avec les critères de ceux qui le dominent.
Concrètement : si vous trouvez votre accent vulgaire, vos goûts un peu honteux, vos parents « pas assez bien » pour un certain dîner, vous n’avez pas inventé ces verdicts. Vous les avez intériorisés. Quelqu’un, quelque part, a posé qu’un accent parisien valait mieux qu’un accent du Nord, qu’aimer l’opéra valait mieux qu’aimer la variété. Vous avez simplement fini par le croire, jusqu’à retourner le jugement contre vous. C’est cela, la violence symbolique décrite par Bourdieu : la domination réussie est celle que la victime ratifie.
La honte sociale est donc tout sauf une affaire privée. Elle est l’écho intérieur d’une hiérarchie collective. C’est pourquoi Eribon refuse de la traiter comme un problème psychologique à régler en thérapie. Le malaise est réel, mais sa cause n’est pas en vous : elle est dans un ordre social qui distribue de la valeur très inégalement, et qui vous a appris où vous situer. Comprendre cela ne supprime pas la honte. Cela la déplace, et c’est déjà un soulagement considérable.
Goffman : tout profil est une façade
REPÈRE CONCEPTUEL
La vie sociale comme théâtre
Présentation de soi. Travail permanent par lequel chacun gère l’image qu’il donne aux autres dans une interaction, à la manière d’un acteur sur scène. Goffman y voit le cœur du fonctionnement social ordinaire.
Façade. Chez Goffman, l’ensemble des éléments (décor, apparence, manières) que l’on mobilise pour soutenir le rôle que l’on joue. Un profil de réseau social en est une version contemporaine.
Avant même les réseaux, un sociologue avait décrit la vie sociale comme une scène de théâtre. Dans « La Présentation de soi dans la vie quotidienne », publié en 1959, Erving Goffman propose de regarder chaque interaction comme une représentation. Nous sommes des acteurs qui gèrent l’impression que nous produisons sur les autres. Il y a une scène, où l’on joue son rôle devant un public, et des coulisses, où l’on relâche le masque, où l’on prépare l’entrée suivante.
Goffman appelle façade l’équipement qui sert à tenir le rôle : le décor, la tenue, la manière de parler, les objets que l’on expose. La façade n’est pas un mensonge au sens vulgaire. C’est une mise en scène de soi, indispensable au fonctionnement de la vie sociale. Personne ne se montre entièrement, tout le temps, à tout le monde. La question n’est pas de savoir si nous jouons, mais ce que notre rôle cherche à dire, et ce qu’il s’emploie à cacher.
Lu aujourd’hui, ce vocabulaire semble écrit pour Instagram. Un profil est une façade au sens exact de Goffman : un décor choisi, un éclairage flatteur, une sélection rigoureuse de ce qui se montre. Les coulisses, ce sont la chambre en désordre, le compte en banque, le quartier réel, tout ce que le cadrage exclut. La nouveauté n’est pas la mise en scène, vieille comme la société. C’est que la scène est désormais ouverte en permanence, archivée, comparable d’un seul coup d’œil à des milliers d’autres.
Quand les goûts trahissent : la distinction sociale en images
Reste à comprendre pourquoi la mise en scène vise si souvent à paraître d’un milieu plus élevé. La réponse tient dans un autre grand livre de Bourdieu, « La Distinction », paru en 1979. Il y démontre que nos goûts ne sont pas des préférences libres, tombées du ciel. Ils sont marqués par notre origine sociale, et ils nous classent en retour. Dis-moi ce que tu trouves beau, ce que tu manges, comment tu décores, et je situerai presque à coup sûr d’où tu viens.
Le goût fonctionne ainsi comme un signe involontaire. On croit aimer spontanément, on obéit en réalité à un dressage social précoce. Or certains goûts sont socialement « légitimes », c’est-à-dire reconnus comme supérieurs par ceux qui détiennent le pouvoir de juger, et d’autres sont dévalorisés. C’est tout le sens de la distinction sociale analysée par Bourdieu : les classes dominantes se distinguent en cultivant des goûts qui les séparent du commun, et l’école valide ces goûts comme étant les bons.
Sur les réseaux, cette mécanique passe en accéléré et en pleine lumière. Le brunch photogénié, le voyage présenté comme une parenthèse esthétique et non comme un budget, le livre exposé sur la table basse, l’intérieur aux teintes sourdes : autant de signaux de goût légitime. À l’inverse, certaines images se cachent. La cuisine de l’enfance, la marque trop visible, le plat trop populaire. Le fil devient un exercice de tri permanent entre ce qui distingue et ce qui déclasse. La même logique gouverne notre rapport à la nourriture comme marqueur de classe, où l’assiette dit l’origine aussi sûrement qu’un bulletin de salaire.
Veblen, la consommation ostentatoire et le filtre
Bien avant Instagram, un économiste et sociologue américain avait vu venir le phénomène. Dans « Théorie de la classe de loisir », publiée en 1899, Thorstein Veblen forge l’expression de consommation ostentatoire. Son idée : à partir d’un certain niveau, on ne consomme plus pour satisfaire un besoin, mais pour exhiber un statut. Le luxe n’a pas d’autre fonction que d’être vu. La dépense visible est un langage qui dit : je peux me le permettre, donc je vaux plus que vous.
Veblen observait des montres, des fourrures, des chevaux entretenus sans nécessité. La logique n’a pas vieilli, elle a seulement changé de support. Le sac de marque tenu bien en évidence, l’hôtel taggé, la destination signalée par sa seule lumière reconnaissable, voilà la consommation ostentatoire passée à l’ère du partage. Le réseau social est la vitrine idéale de Veblen : un lieu où la dépense ne vaut que si elle est exposée, et où l’exposition est devenue gratuite et instantanée.
Mais une cruauté nouvelle s’ajoute. Pour celui qui n’a pas les moyens du décor attendu, deux issues. Renoncer à paraître, et risquer le déclassement symbolique. Ou simuler, par l’emprunt, l’arrière-plan choisi, la légende qui ment un peu. La honte sociale se niche précisément dans ce calcul épuisant : maintenir une façade que les revenus ne soutiennent pas. On joue un personnage d’un cran au-dessus, en redoutant sans cesse d’être démasqué.
Le code-switching : changer de voix pour ne pas se trahir
Il existe une compétence que tout transfuge connaît sans l’avoir apprise à l’école : passer d’un registre à l’autre selon l’interlocuteur. On parle d’une certaine façon au bureau, d’une autre au repas de famille. On range un mot d’argot avant un entretien, on adoucit l’accent dans un salon, on ressort le parler d’origine en rentrant au quartier. Les linguistes nomment ce phénomène l’alternance codique, ou code-switching. C’est la version vocale de la honte sociale, son symptôme le plus quotidien.
Pour le transfuge, ce passage n’a rien d’anodin. Eribon décrit la fatigue de cette surveillance permanente de soi : peser ses mots, corriger une tournure, redouter le terme qui trahirait l’origine. Chaque conversation devient un test de passage. Le code-switching protège, il ouvre des portes, il évite l’humiliation. Mais il a un coût silencieux : le sentiment de n’être jamais tout à fait soi nulle part, de jouer un rôle ici et un autre là, sans lieu où poser le masque.
Sur les réseaux, le code-switching devient visuel autant que verbal. La légende se rédige dans une langue lisse, sans faute, débarrassée des expressions du cru. Les stories montrées aux uns diffèrent de celles montrées aux autres. On gère plusieurs publics qui, jadis, ne se croisaient jamais : les collègues, la famille, les amis d’enfance, les relations professionnelles. Tout cela rassemblé sur un seul écran, exigeant une voix unique et prudente, qui ne déplaise à aucun et ne révèle rien de trop.
La double conscience et la société du spectacle
Eribon emprunte à un autre penseur une notion précieuse : la double conscience, forgée par le sociologue afro-américain W. E. B. Du Bois au début du vingtième siècle. Du Bois décrivait l’expérience d’être noir dans une société blanche : se voir en permanence par les yeux d’un autre, mesurer son âme à l’aune du mépris d’un monde qui vous regarde de haut. Vivre, ainsi, dédoublé, à la fois soi-même et le regard hostile posé sur soi.
Le transfuge de classe connaît cette scission. Il habite deux mondes et n’appartient pleinement à aucun. Devant ses anciens, il se sent devenu étranger, presque traître. Devant ses nouveaux pairs, il guette le moment où l’origine se révélera. Cette double conscience est le fond psychique de la honte sociale : un œil intérieur qui ne cesse de juger, emprunté à la classe dominante, et tourné contre soi. Les réseaux ne font qu’installer cet œil sur la table de nuit, allumé toute la nuit, alimenté par le défilement des vies des autres.
Le philosophe Guy Debord, lui, avait baptisé société du spectacle ce monde où le paraître l’emporte sur l’être, où ce qui n’est pas montré semble ne pas exister. Écrit en 1967, son diagnostic visait la télévision et la publicité. Mais il faut être prudent : Debord parlait d’un spectacle subi, regardé. Les réseaux ont fait de chacun un producteur de spectacle, comédien et metteur en scène de sa propre vitrine. La honte sociale y trouve un théâtre permanent, et chacun de nous, un emploi à temps plein dans la mise en scène de soi.
Ce qu’Instagram amplifie sans l’avoir inventé
Il serait commode, et faux, de faire des réseaux le coupable unique. La honte sociale précède largement Instagram. Eribon écrit en 2009, avant le règne de l’application, et il décrit un sentiment vieux comme la mobilité sociale elle-même. Veblen théorisait l’exhibition du statut en 1899, Goffman le théâtre de soi en 1959, Bourdieu le verdict des goûts en 1979. Le mécanisme est ancien, profondément inscrit dans la structure des sociétés inégalitaires. Accuser les réseaux de l’avoir créé, c’est se tromper de cible et se rassurer à bon compte.
Ce que les réseaux changent, c’est l’intensité, l’échelle et la permanence. Autrefois, on jouait sa façade dans quelques scènes choisies : un dîner, un entretien, une visite. On rentrait ensuite chez soi, masque tombé. Aujourd’hui, la scène ne ferme jamais. Elle est mesurée, comptée en mentions et en abonnés, comparée en continu à des milliers d’autres vies plus brillantes en apparence. La honte sociale, qui se vivait par accès, devient un climat. Le tri permanent entre ce qui se montre et ce qui se cache ne connaît plus d’heure de relâche.
Cette amplification a une logique sociale lisible, celle de la reproduction des inégalités. Les codes du goût légitime se diffusent plus vite, donc la pression à les imiter s’étend. Et le coût de la simulation, lui, reste réparti inégalement : celui qui possède déjà le décor n’a rien à cacher, celui qui ne l’a pas s’épuise à le feindre. Pour saisir comment ces mécanismes s’enracinent dès l’enfance et se transmettent, il faut revenir aux notions d’habitus et de capital culturel chez Bourdieu, qui expliquent pourquoi certains héritent du décor et d’autres doivent le mimer.
Sortir du placard social, vraiment
Que faire de ce diagnostic ? La pire réponse serait individuelle et culpabilisante : il suffirait de « s’assumer », de poster ses origines avec fierté, comme on coche une case d’authenticité. Ce serait retomber dans le piège de la mise en scène, sous un autre costume. La leçon d’Eribon est plus exigeante. La honte sociale ne se dissout pas par un effort de volonté, parce qu’elle n’est pas un caprice personnel. Elle se comprend, ce qui est différent, et autrement plus libérateur.
Comprendre, ici, veut dire reconnaître que votre gêne a une histoire et une géographie, qu’elle vous a été inculquée, qu’elle sert un ordre dont vous n’êtes pas l’auteur. Le jour où Eribon a cessé de lire sa honte comme une faiblesse intime pour la lire comme l’effet d’une domination, quelque chose a cédé. Non pas la honte elle-même, qui ne disparaît pas sur commande, mais son emprise silencieuse. Nommer le mécanisme, c’est déjà desserrer son étreinte.
Alors, la prochaine fois que vous arrangerez un arrière-plan avant un appel, que vous gommerez un mot en présence de certains, que vous laisserez croire à un milieu qui n’est pas le vôtre, vous pourrez vous poser une question simple. Qui ai-je intériorisé au point de me juger par ses yeux ? Le placard social n’a pas de porte que l’on ouvre d’un coup, comme au théâtre. Mais le voir comme un placard, et non comme un défaut, c’est déjà refuser de payer en silence ce que d’autres devraient avoir honte d’exiger.



