Our Location
304 North Cardinal St.
Dorchester Center, MA 02124
L'attention médiatique n'est pas un miroir du monde, c'est une construction. Pourquoi les charniers du Sud restent hors champ, et ce que ce silence révèle.

Une poignée de groupes possède l’essentiel de la presse écrite dans la plupart des démocraties occidentales. Quelques milliardaires, quelques familles, quelques fonds détiennent les titres que nous lisons, les chaînes que nous regardons, les fils qui s’écoulent dans nos téléphones. Cette concentration n’est pas un détail technique pour économistes des médias. Elle dessine une carte du monde. Et cette carte, comme toutes les cartes, comporte des trous béants.
Songez à cette asymétrie. Une catastrophe aérienne en Europe occupe les écrans pendant des jours. Au même moment, des dizaines de milliers d’êtres humains meurent de faim dans une région que personne ne nomme. Les premiers ont un visage, un nom, une biographie. Les seconds forment une masse anonyme, un chiffre rond cité en fin de bulletin, quand il l’est. Pourquoi cette hiérarchie des morts ? La réponse, on le verra, ne tient ni au hasard ni au cynisme des journalistes. Elle tient à la structure même de l’espace où se fabrique l’information.
Commençons par ce qui n’apparaît pas. Chaque année, la faim tue par millions, en silence. Ces morts ne provoquent ni édition spéciale ni bandeau d’alerte. Elles s’accumulent loin des caméras, dans des zones rurales que nul correspondant ne couvre, faute de bureau, faute de budget, faute d’intérêt présumé du public. La souffrance existe, elle est documentée par les agences onusiennes, mais elle ne circule pas. Elle reste, au sens propre, hors champ.
Le sociologue Jean Ziegler a fait de ces charniers invisibles le cœur de son travail, en rappelant que la faim n’est pas une fatalité naturelle mais le produit d’un ordre économique. Nous renvoyons sur ce point à notre lecture de son ouvrage sur la destruction massive. Mais l’objet de cet essai n’est pas la faim elle-même. Il est le silence qui l’entoure. Pourquoi certaines hécatombes ne franchissent-elles jamais le seuil de l’attention publique ?
La tentation est grande de parler de complot. On imagine des puissants réunis pour décider de ce que le peuple ignorera. Cette image est commode et fausse. Le mécanisme est bien plus inquiétant, car il fonctionne sans chef d’orchestre. Il opère par la pente naturelle d’un champ social structuré par certaines contraintes. Personne ne décide d’occulter la faim. Tout, dans l’organisation du travail médiatique, conduit pourtant à l’occulter.
REPÈRE CONCEPTUEL
Agenda-setting. Notion de McCombs et Shaw : les médias ne dictent pas quoi penser, mais fixent la liste des sujets dignes d’attention. Ce qui n’y entre pas n’existe presque pas socialement.
En 1972, deux chercheurs américains, Maxwell McCombs et Donald Shaw, publient une étude devenue fondatrice. Ils observent une campagne électorale et comparent les thèmes traités par la presse aux préoccupations exprimées par les électeurs. La corrélation est saisissante. Les sujets que les médias jugent importants deviennent ceux que le public juge importants. Ce n’est pas l’opinion sur chaque question qui est dictée. C’est la liste même des questions qui méritent d’exister.
C’est la théorie de l’agenda-setting, que l’on pourrait traduire par mise à l’ordre du jour. Sa formule est célèbre : la presse ne réussit pas à nous dire quoi penser, mais elle réussit remarquablement à nous dire à quoi penser. Autrement dit, le pouvoir médiatique ne réside pas d’abord dans le contenu des messages. Il réside dans la sélection des objets dignes d’attention. Ce qui n’entre pas dans l’agenda n’existe pas socialement, ou si peu.
Tirons-en la conséquence. Une famine peut être réelle, massive, abondamment chiffrée par les organisations internationales. Si elle n’est pas inscrite à l’agenda, elle demeure pour le citoyen une non-information. Elle ne suscite ni débat, ni indignation, ni pression politique. L’attention publique est une ressource rare, et les médias en sont les principaux répartiteurs. La question décisive devient alors : selon quels critères s’opère cette répartition ?
Pour comprendre ces critères, il faut entrer dans la fabrique. Pierre Bourdieu l’a fait dans une analyse restée vive, où il décrit la télévision comme un univers soumis à une pression invisible mais constante : l’audimat. La mesure d’audience n’est pas un simple instrument commercial. Elle devient le principe organisateur du travail journalistique, une sorte de censure intériorisée qui s’exerce, dit-il, sans que personne n’ait besoin de l’imposer ouvertement.
Bourdieu décrit aussi un phénomène qu’il nomme la circulation circulaire de l’information. Les journalistes lisent les journalistes, regardent ce que font les concurrents, s’alignent par peur de manquer un sujet que les autres traiteraient. Il en résulte une étonnante uniformité. Les rédactions se copient mutuellement, hiérarchisent les nouvelles de la même façon, traitent les mêmes thèmes au même moment. La diversité apparente des titres masque une remarquable homogénéité des choix.
Or que privilégie l’audimat ? Le sang frais, l’émotion immédiate, le fait divers, l’événement spectaculaire qui retient le regard quelques secondes de plus. Bourdieu parle d’une recherche du sensationnel qui chasse l’analyse au profit de l’image-choc. Une famine lente, structurelle, sans héros ni rebondissement, n’offre rien de tel. Elle est invisible précisément parce qu’elle dure, parce qu’elle se répète, parce qu’elle ne fait pas, au sens journalistique, événement.
Ajoutons une contrainte matérielle. Couvrir une catastrophe lointaine coûte cher. Il faut des correspondants, des fixeurs, une logistique, une sécurité. Quand la rentabilité commande, ces postes disparaissent les premiers. La carte du monde médiatique se rétracte alors autour des centres riches, des capitales, des zones où l’information est facile à produire. Les périphéries pauvres deviennent des taches blanches. Le silence sur le Sud n’est pas voulu : il est budgété.
REPÈRE CONCEPTUEL
Victimes dignes et indignes. Notion de Chomsky et Herman : selon que leur malheur sert ou embarrasse les intérêts dominants, des victimes comparables reçoivent un traitement médiatique opposé.
Circulation circulaire de l’information. Notion de Bourdieu : la tendance des journalistes à se copier les uns les autres, produisant l’uniformité des sujets sous l’apparente diversité des titres.
Il reste pourtant une asymétrie que ni l’audimat ni les coûts n’expliquent entièrement. Pourquoi telle souffrance lointaine émeut-elle, quand telle autre, comparable, laisse indifférent ? Noam Chomsky et Edward Herman ont proposé une réponse dérangeante. Dans leur analyse du fonctionnement des grands médias, ils distinguent ce qu’ils nomment les victimes dignes et les victimes indignes. La distinction ne tient pas à la gravité du sort subi. Elle tient à l’utilité politique du récit.
Une victime est dite digne lorsque son malheur sert l’intérêt des puissances dont relèvent les grands médias. Sa souffrance est alors racontée en détail, personnalisée, indéfiniment ressassée. Une victime est dite indigne lorsque son malheur embarrasse ces mêmes intérêts, par exemple quand le bourreau est un allié. Sa souffrance est alors minimisée, traitée froidement, ou tout simplement passée sous silence. Les chiffres ne changent pas. Le traitement, lui, change du tout au tout.
Chomsky et Herman ne décrivent pas une censure d’État. Ils décrivent un ensemble de filtres : la propriété des médias, la dépendance à la publicité, la dépendance aux sources officielles, la crainte des représailles. Ces filtres opèrent en amont, presque mécaniquement. Le journaliste qui les a intériorisés n’a pas le sentiment de mentir. Il sélectionne, hiérarchise, cadre, en toute bonne conscience professionnelle. La fabrication du consentement n’a pas besoin de menteurs : elle se contente de structures.
On objectera que cette grille, née d’un contexte précis, simplifie. C’est exact, et il faut s’en garder. Mais elle éclaire une intuition robuste : l’attention accordée à une souffrance dépend moins de son ampleur que de la place du souffrant dans nos cartes mentales. Plus la victime nous ressemble, plus elle est proche géographiquement et culturellement, plus son malheur devient racontable. Les charniers du Sud échouent à ce test de proximité. Ils restent, pour le public du Nord, des abstractions.
Supposons malgré tout que l’image passe. Un reportage montre l’enfant décharné, le camp, la file devant la distribution. Que se produit-il alors chez le spectateur ? Le sociologue Luc Boltanski a consacré un livre lumineux à cette situation, celle d’un homme installé dans son confort qui contemple le malheur d’un inconnu lointain. Il l’appelle la souffrance à distance, et il en montre les pièges, plus nombreux qu’on ne croit.
Le spectateur, écrit Boltanski, est sommé d’agir alors qu’il ne le peut pas. Devant la souffrance affichée, il doit éprouver quelque chose, prendre parti, s’indigner ou s’apitoyer. Mais son action réelle reste hors de portée. De cette impuissance naissent des sentiments ambigus : la pitié, qui condescend ; l’indignation, qui cherche un coupable ; parfois le ressentiment contre celui-là même qui montre l’horrible et trouble la quiétude. La politique de la pitié, observe-t-il, est intrinsèquement fragile.
Cette fragilité débouche souvent sur l’épuisement. À force d’images de détresse, le spectateur se blinde. Il développe ce qu’on appelle communément la fatigue de la compassion. Le malheur lointain devient un bruit de fond, une rubrique attendue, presque un genre. La répétition, censée mobiliser, finit par anesthésier. Les médias, en saturant l’œil de souffrances spectaculaires, produisent parfois l’effet inverse de celui qu’ils prétendent rechercher : l’indifférence, non par dureté, mais par saturation.
Boltanski montre encore que toute mise en scène du malheur risque l’accusation de complaisance. Si l’on montre trop, on exploite la douleur, on fait du spectacle avec des cadavres. Si l’on montre trop peu, on tait, on euphémise, on trahit. Les rédactions le savent, et cette difficulté même nourrit la prudence, le détournement du regard. Montrer la faim sans la transformer en marchandise émotionnelle relève d’un équilibre presque impossible à tenir.
On a cru, un temps, que les réseaux briseraient ces hiérarchies. Chacun pouvant publier, témoigner, diffuser, les angles morts du journalisme classique allaient se combler. La promesse était belle. Elle s’est largement défaite. Les plateformes obéissent à une logique d’attention plus brutale encore que celle de l’audimat télévisuel, puisque l’algorithme amplifie ce qui suscite réaction et néglige le reste. Nous avons exploré ailleurs ces tensions entre numérique et lien social.
La viralité n’a pas aboli la sélection : elle l’a accélérée et radicalisée. Un même mécanisme de mise à l’ordre du jour s’y rejoue, à ceci près que le tri ne se fait plus dans une rédaction mais dans un calcul opaque. Les contenus qui indignent vite, qui se partagent vite, qui flattent les appartenances, l’emportent. La souffrance lente du Sud n’y trouve pas davantage sa place que sur les chaînes. Pire, elle s’y noie dans un flux infini où tout se vaut et où rien ne dure.
Cet emballement a un coût social que l’on commence à mesurer. La désorientation, la perte de repères partagés, l’effritement d’un monde commun figurent parmi les symptômes de ce que l’on peut nommer une anomie informationnelle, dont nous avons traité à propos de l’anomie et des réseaux sociaux. Quand chacun reçoit son propre agenda, taillé par l’algorithme, la possibilité même d’une attention collective aux mêmes drames s’amenuise.
Récapitulons le trajet. L’attention médiatique n’est pas un miroir tendu au monde. C’est une construction sociale, produite par un champ aux contraintes repérables : concentration de la propriété, dictature de l’audimat, circulation circulaire, filtres économiques, hiérarchies implicites entre proches et lointains. Aucun de ces mécanismes ne suppose un complot. Tous ensemble, ils dessinent une carte de la souffrance mondiale percée de larges blancs, où le Sud occupe la place du non-dit.
Le sociologue Patrick Champagne parlait d’une vision médiatique de la misère, c’est-à-dire d’une façon particulière, propre aux médias, de voir, de cadrer et donc de déformer les malheurs sociaux. Voir médiatiquement, ce n’est pas voir le monde tel qu’il est. C’est le voir selon les exigences d’un métier soumis à l’urgence, à l’image, au chiffre. Le réel passe par ce prisme, et certaines de ses régions n’en ressortent jamais éclairées.
Pourquoi cela importe-t-il pour la démocratie ? Parce qu’un citoyen ne se mobilise que pour ce qu’il connaît. Si les charniers du Sud restent hors champ, aucune pression ne s’exercera pour les faire cesser. L’invisibilité médiatique se mue alors en impunité politique. C’est dire que la répartition de l’attention est un acte profondément politique, qui touche à la légitimité même de nos institutions, comme nous l’avons montré en analysant pourquoi les citoyens abandonnent les institutions.
Que faire, dès lors ? Non pas attendre des médias qu’ils deviennent un miroir parfait, ce qu’ils ne seront jamais. Mais comprendre les règles du champ pour s’en affranchir un peu. Soutenir un journalisme qui résiste à l’audimat, des correspondances là où nul ne va, des récits qui rendent racontable le malheur des plus lointains. Et, comme lecteurs, cultiver une attention obstinée à ce qui ne fait pas la une.
Car détourner les yeux n’est jamais tout à fait innocent. Derrière chaque trou de la carte, il y a des vivants qui meurent sans témoin. Reconquérir l’attention, c’est leur rendre, à défaut d’un secours immédiat, ce minimum que la société des spectateurs leur refuse : une existence dans le regard des autres. Le premier devoir, peut-être, n’est pas de savoir quoi penser des charniers du Sud. Il est de refuser qu’ils restent, plus longtemps, hors champ.