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Addis-Abeba, 1987: Sankara appelle l'Afrique à refuser la dette. Relecture sociologique par la théorie de la dépendance, avec le cas Haïti/FMI chiffré.

Addis-Abeba, 29 juillet 1987. Devant les chefs d’État de l’Organisation de l’Unité africaine, un président de 37 ans en treillis prend la parole. Thomas Sankara dirige le Burkina Faso depuis quatre ans. Il roule en Renault 5, a vendu les Mercedes de fonction du gouvernement, et s’apprête à prononcer le discours le plus subversif de l’histoire des sommets africains: un appel au refus collectif de payer la dette. Trois mois plus tard, il est assassiné.
Ce discours n’est pas seulement un moment d’histoire politique. Pour la sociologie, c’est un cas d’école: la mise en pratique, par un chef d’État, de ce que les sciences sociales appellent la théorie de la dépendance. Voyons comment les deux s’éclairent mutuellement.
À retenir:
Dans les années 1980, les pays africains consacrent une part croissante de leurs recettes d’exportation au service de la dette contractée auprès des banques occidentales, du FMI et de la Banque mondiale. Les plans d’ajustement structurel imposent en échange la réduction des dépenses publiques, la privatisation et l’ouverture des marchés. Le sociologue suisse Jean Ziegler, qui a préfacé et contextualisé le discours de Sankara, résume le mécanisme d’une formule: «Le crédit est le nerf de la dette, la merci sa conséquence.»
La position de Sankara tient en une phrase restée célèbre: la dette ne peut pas être remboursée, parce qu’elle a déjà été payée. Payée par l’esclavage, par la colonisation, par l’échange inégal. Ceux qui prêtent aujourd’hui sont ceux qui ont colonisé hier. La dette n’est donc pas un contrat entre égaux: c’est la continuation de la domination coloniale par des moyens financiers, un «nouveau totalitarisme» selon ses mots.
Ce que Sankara formule en tribun, les sciences sociales latino-américaines l’avaient théorisé dès les années 1950. L’économiste argentin Raúl Prebisch, à la tête de la CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine), observe que les termes de l’échange se détériorent structurellement au détriment des pays exportateurs de matières premières: il faut toujours plus de sacs de café pour acheter le même tracteur.
Fernando Henrique Cardoso et Enzo Faletto systématisent l’approche dans Dépendance et développement en Amérique latine (1969). Leur thèse centrale: le sous-développement n’est pas un retard sur une trajectoire universelle, c’est une position structurelle dans le système économique mondial. André Gunder Frank ira plus loin avec sa formule du «développement du sous-développement»: les centres développent activement la dépendance des périphéries. Samir Amin, depuis Dakar, appliquera la grille au continent africain et plaidera pour la «déconnexion».
Pour réviser ces fondements théoriques, notre guide des 12 théories classiques de la sociologie situe ces auteurs dans le paysage plus large de la discipline.
L’exemple le plus frappant documenté par Ziegler concerne Haïti. Au début des années 1980, le pays est autosuffisant en riz, protégé par un tarif douanier de 30%. Les plans d’ajustement structurel du FMI imposent la baisse de ce tarif à 3%. Le riz américain, massivement subventionné, envahit alors le marché: les importations passent de 15 000 à 350 000 tonnes entre 1985 et 2004, tandis que la production locale s’effondre de 124 000 à 73 000 tonnes. Résultat: exode rural massif et 80% des revenus haïtiens absorbés par les importations alimentaires.
Le cas illustre ce que la théorie de la dépendance prédit: l’ouverture commerciale entre partenaires structurellement inégaux ne produit pas la convergence promise par la théorie libérale des avantages comparatifs. Elle approfondit la spécialisation périphérique et détruit les capacités productives locales. Un pays qui nourrissait sa population devient importateur net de nourriture en vingt ans.
Sankara n’est pas un théoricien, et c’est précisément ce qui rend son cas sociologiquement intéressant. Il ajoute trois éléments que les dépendantistes académiques n’avaient pas.
D’abord, la praxis. Entre 1983 et 1987, le Burkina Faso mène des réformes agraires et foncières, des campagnes massives de vaccination, une politique d’alphabétisation et d’émancipation des femmes, sans recourir à l’endettement extérieur. Le pays teste, à petite échelle, ce que la «déconnexion» de Samir Amin pourrait signifier concrètement.
Ensuite, l’action collective. Sankara sait qu’un refus isolé est suicidaire: «Si le Burkina Faso seul refuse de payer, je ne serai pas là à la prochaine conférence.» La phrase, prononcée sur le ton de la plaisanterie devant l’OUA, s’est révélée prophétique. Il appelle donc à un front uni des débiteurs africains, transposant à l’échelle des États la logique syndicale de la grève: seule la coalition transforme une position de faiblesse individuelle en pouvoir de négociation collectif.
Enfin, la dimension symbolique. En refusant les signes extérieurs du pouvoir (voitures de luxe, salaires ministériels élevés), Sankara attaque ce que Bourdieu appellerait la violence symbolique de l’ordre international: l’idée intériorisée que le développement consiste à imiter le mode de vie des anciens colonisateurs.
Le dossier Sankara permet d’articuler trois niveaux d’analyse que les correcteurs valorisent:
Le contrepoint est tout aussi utile: la théorie de la dépendance a été critiquée pour son déterminisme. L’essor de la Corée du Sud, de Taïwan puis de la Chine montre que la position périphérique n’est pas un destin. Cardoso lui-même, devenu président du Brésil dans les années 1990, a mené des politiques d’ouverture bien éloignées de ses écrits de jeunesse. Une bonne copie mentionnera cette tension entre le théoricien et le praticien.
Sankara est assassiné le 15 octobre 1987, trois mois après son discours. Aucune coalition africaine du refus n’a vu le jour. La dette des pays du Sud a continué de croître. Sur le plan des faits, l’échec est total.
Sur le plan sociologique, le bilan est différent. Ziegler voit dans Sankara l’incarnation de ce qu’il appelle une «fissure» dans l’ordre mondial: la preuve, même éphémère, qu’un autre rapport au développement est pensable. Le discours de 1987 circule aujourd’hui plus que jamais, cité par les mouvements pour l’annulation de la dette et les études postcoloniales. La théorie de la dépendance, déclarée morte dans les années 1990, connaît une nouvelle jeunesse à la faveur des débats sur la dette des pays du Sud. Les concepts, eux, ne meurent pas avec leurs porteurs.
À lire aussi: notre analyse de la mobilité sociale et des mutations du travail, où ces rapports de domination se rejouent à l’échelle des firmes globales.
Pour aller plus loin: Thomas Sankara, Discours sur la dette (présenté par Jean Ziegler); Fernando H. Cardoso et Enzo Faletto, Dépendance et développement en Amérique latine; Jean Ziegler, Destruction massive. Géopolitique de la faim.