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Sur son CV, tout est en ordre. Bac avec mention, licence, master. Sur son compte en banque, rien ne suit. À trente ans, elle additionne les missions courtes et reverse chaque mois la moitié de son salaire à un propriétaire. Ses parents, au même âge, remboursaient une maison sans avoir dépassé le brevet. Elle relit son parcours et cherche la faute. Elle ne la trouve pas, parce qu’elle n’y est pas.
Sa trajectoire est celle d’une génération entière, et c’est ce qui devrait nous arrêter. Un malaise aussi répandu ne tient pas dans un caractère. Il a une forme sociale, et un sociologue l’avait décrite il y a un demi-siècle, bien avant qu’on parle d’inflation scolaire.
Voici le fait brut. Près d’un jeune sur dix atteignait le niveau du baccalauréat dans les années 1960 (DEPP). En 2024, 79,4 % d’une génération est bachelière (INSEE, 2024). Jamais une société n’avait autant diplômé ses enfants.
La promesse, elle, était limpide. Ouvrez l’école à tous, et vous ouvrirez l’ascension à tous. Plus de diplômes, donc plus de mobilité, donc une société moins figée. Cette équation a porté les politiques scolaires de l’après-guerre, et elle semblait aller de soi.
Le démenti est têtu. L’ascension n’a pas suivi la courbe des titres. Les positions sociales continuent de se transmettre, à peu près, d’une génération à la suivante. L’école s’est ouverte, la hiérarchie est restée close. C’est ce paradoxe que vit notre diplômée, et que la sociologie sait nommer.
En 1973, Raymond Boudon publie L’inégalité des chances (Armand Colin). Il y pose une question qui dérange encore. Pourquoi l’égalisation de l’accès à l’école n’a-t-elle pas réduit l’inégalité des chances, comme on l’attendait ?
Sa réponse rompt avec l’explication régnante. Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, dans Les Héritiers (1964) puis La Reproduction (1970), montraient une école qui transmet un héritage culturel et reconduit la domination par des structures intériorisées. Boudon ne nie pas le poids de l’origine sociale. Il le loge ailleurs, dans le calcul plutôt que dans l’habitus.
Regardez une famille à un carrefour scolaire. Continuer ou s’arrêter, viser la voie longue ou la voie sûre. La décision est rationnelle, pesée en coûts, en risques et en bénéfices. Mais elle ne pèse pas le même poids selon le point de départ. Pour une famille modeste, prolonger les études coûte cher et reste un pari sur l’inconnu. Pour une famille installée, c’est l’évidence, et le risque paraît mince. Même bifurcation, deux significations.
Voilà le ressort. Chaque famille tranche pour elle, sensément, dans sa situation. Et l’addition de toutes ces décisions raisonnables reconduit l’écart de départ. Personne ne l’a voulu, tout le monde l’a fabriqué.
Boudon appelle cela un effet de composition, et il en fera le sujet d’Effets pervers et ordre social (PUF, 1977). L’effet pervers n’a chez lui rien d’une perversité morale. C’est un résultat collectif que nul n’a cherché, né de la seule juxtaposition de conduites individuelles cohérentes.
Sa méthode porte un nom austère, l’individualisme méthodologique. Entendez une règle de travail. Pour expliquer un fait social, on part des raisons des acteurs, puis on observe ce que leur somme produit. L’individu sert d’unité d’analyse, sans aucun jugement sur la nature humaine. C’est une manière de remonter du choix singulier vers la structure qu’il bâtit sans le savoir.
Reste à comprendre pourquoi votre master ne pèse plus celui de vos aînés. La massification produit un second effet, brutal et logique. Quand presque tout le monde décroche le diplôme, le diplôme cesse de distinguer.
Le titre garde sa nécessité, il perd son pouvoir. Il faut toujours l’avoir pour entrer, l’avoir ne suffit plus pour monter. La file d’attente s’allonge, chacun court plus longtemps pour tenir la même place. On nomme cela l’inflation scolaire, et l’image monétaire est exacte. À force d’émettre des titres, on en abaisse la valeur.
Notre diplômée n’a donc pas raté sa course. Elle court sur un tapis qui a pris de la vitesse. Le sociologue le dit froidement. Son rendement a baissé parce que le bien qu’elle détient s’est répandu.
La sociologie française a prolongé l’intuition. Louis Chauvel, dans Le destin des générations (PUF, 1998), montre que les cohortes n’ont pas été logées à la même enseigne. Les générations nées dans les années 1940 ont profité de l’expansion, celles d’après ont vu la pente s’inverser.
Camille Peugny, dans Le déclassement (Grasset, 2009), pose le mot qui manquait. De plus en plus d’enfants occupent une position inférieure à celle de leurs parents. Le diplôme protège encore, il ne garantit plus le maintien du rang. La mobilité descendante quitte le registre de l’exception honteuse pour devenir une trajectoire ordinaire.
On entend ce malaise partout. « Diplômés mais précaires », dit une formule devenue banale. « Quand tout le monde a un master, plus personne ne se distingue », dit une autre. Ce que les statistiques nomment dévaluation, les vies l’éprouvent comme une promesse rompue.
Boudon et Bourdieu se sont opposés sur le mécanisme, et la querelle structure encore les manuels. Reproduction culturelle pour l’un, agrégation de choix positionnels pour l’autre. Mais ils s’accordent sur un point que l’on oublie : la position d’origine pèse, lourdement.
Pour la femme qui partage son appartement, les deux lectures disent alors la même chose. Sa stagnation n’est pas le verdict de sa valeur. Elle est l’effet d’une structure, qu’on la décrive comme un héritage transmis ou comme une somme de décisions agrégées. Dans les deux cas, la coupable n’est pas elle.
C’est tout ce que la sociologie peut, et c’est beaucoup. Elle ne rend pas au diplôme sa valeur perdue. Elle déplace la honte là où elle appartient, du for intérieur vers la forme sociale. Reste la question que Boudon laissait ouverte, et que nous lui laissons à notre tour. Une société qui a cessé de tenir sa promesse d’ascension, que promet-elle encore à ceux qu’elle envoie, chaque automne, remplir ses amphithéâtres ?