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La concentration des fortunes atteint un sommet inédit. Relue avec Bourdieu, que présage-t-elle pour les inégalités, l'éducation et le vivre ensemble ?

La concentration des fortunes, relue avec Bourdieu, et ce qui reste ouvert.
Il y a des nombres si grands qu’ils cessent de signifier. Dix-huit mille trois cents milliards de dollars : c’est la fortune cumulée des milliardaires de la planète à la fin de 2025, d’après le rapport d’Oxfam paru en janvier. On peut le lire deux fois, le nombre glisse. Il n’évoque rien parce qu’il n’a plus d’échelle humaine, et cette absence d’échelle est déjà un fait sociologique : une inégalité devient inattaquable lorsqu’elle devient inimaginable. Pour la ressaisir, il faut la ramener au sol. Oxfam s’y est essayé d’une formule qui, elle, reste dans la main : une douzaine d’individus possèdent aujourd’hui davantage que la moitié la plus pauvre de l’humanité, soit quatre milliards de personnes. La même année, ces fortunes ont crû d’environ seize pour cent, trois fois plus vite que la moyenne de la décennie. Et depuis 2020, l’année où le monde s’est arrêté, elles ont gonflé de plus de quatre-vingts pour cent.
On pourrait s’en tenir là, au registre du scandale, et le texte serait vite écrit. Il serait surtout inutile. Car l’intéressant ne commence qu’au moment où l’on cesse de compter pour se demander ce qu’une telle concentration des fortunes fait au monde commun. L’argent, à ce niveau, n’est plus de l’argent. Il est devenu autre chose, un principe d’organisation du social, une grammaire silencieuse de qui peut quoi et de qui vaut quoi. C’est ce passage du chiffre à l’ordre que Pierre Bourdieu a mieux décrit que personne, et c’est avec lui que je voudrais regarder cette tendance, non pour la condamner d’avance, mais pour comprendre ce qu’elle ferme et, peut-être, ce qu’elle ouvre.
La grande idée de Bourdieu tient en une phrase : le capital ne se réduit pas à ce qui dort sur un compte. Il existe sous plusieurs espèces, et le privilège véritable n’est pas d’en posséder une, c’est de pouvoir les convertir les unes dans les autres. Le capital économique achète du capital culturel : les bonnes écoles, les voyages, les langues, la familiarité avec les œuvres qui distinguent. Il achète du capital social : les carnets d’adresses, les dîners où se nouent les alliances, l’entregent qui fait qu’un appel suffit là où d’autres remplissent des formulaires. Et lentement, par sédimentation, il se mue en capital symbolique, la forme la plus précieuse parce que la plus invisible : la légitimité, l’autorité, le sentiment partagé que cette personne a sa place là où elle est.
REPÈRE CONCEPTUEL
Pour Bourdieu, le mot capital ne désigne pas seulement l’argent. Il nomme toute ressource qui confère un avantage dans la vie sociale.
Le capital économique est le plus visible : revenus, patrimoine, titres financiers.
Le capital culturel regroupe savoirs, diplômes, goûts et manières d’être. Il s’acquiert par la famille et l’école, souvent avant même d’en franchir la porte.
Le capital social est le réseau : relations et appartenances qui ouvrent des portes. Ce n’est pas ce que vous savez, c’est qui vous connaissez.
Le capital symbolique est la forme la plus subtile : prestige, réputation, autorité reconnue. Il naît de la conversion réussie des trois autres.
L’essentiel est que ces formes se convertissent entre elles : l’argent achète des diplômes, les diplômes ouvrent des réseaux, les réseaux bâtissent le prestige. C’est ce cycle qui rend le privilège si difficile à briser.
Ce mécanisme de conversion explique pourquoi la fortune ne reste pas de l’argent et pourquoi elle se transmet si bien. L’héritier d’un grand patrimoine n’hérite pas seulement de titres financiers. Il hérite d’un rapport au monde, d’une aisance, d’un goût, d’une manière de tenir une fourchette et de prendre la parole, tout un répertoire de dispositions que Bourdieu nomme l’habitus et qui s’incorpore dès l’enfance, sans qu’on s’en aperçoive.
REPÈRE CONCEPTUEL
L’habitus désigne l’ensemble des dispositions durables qu’un individu acquiert au fil de sa socialisation : façons de parler, de se tenir, de juger, de percevoir ce qui est possible ou non pour soi.
Ces dispositions ne sont pas des règles consciemment apprises. Elles s’incorporent dans le corps et dans les réflexes. Un enfant élevé dans un milieu cultivé ne décide pas d’aimer la lecture ou de prendre la parole avec aisance : cela lui a été transmis comme une seconde nature, avant toute réflexion.
C’est pourquoi l’habitus est si difficile à modifier : il ne relève pas de la volonté, mais d’une mémoire sociale inscrite dans le corps. Et c’est pourquoi deux personnes dans la même école ne la vivent pas de la même façon : leurs habitus différents leur font percevoir des possibles différents.
À l’arrivée, le tour de force est accompli : l’héritier ne paraît pas héritier, il paraît doué. Le privilège transmis se donne pour talent personnel. C’est la mécanique décrite dans Les héritiers et La reproduction, et elle n’a pas vieilli d’un jour. Lorsque Oxfam observe qu’un milliardaire a quatre mille fois plus de chances qu’un citoyen ordinaire d’occuper une fonction politique, il ne décrit pas une anomalie, il décrit une conversion réussie : du capital économique devenu capital de pouvoir, et présenté comme l’ordre normal des choses.
Reste une énigme. Comment un ordre aussi déséquilibré tient-il debout sans révolte permanente ? Pourquoi quatre milliards de personnes qui pèsent ensemble moins qu’une douzaine d’individus consentent-elles, dans l’ensemble, à ce monde ?
La réponse de Bourdieu est dérangeante parce qu’elle ne désigne aucun coupable. Il l’appelle la violence symbolique. Un ordre inégal se maintient non par la force, qui coûte cher et finit par lasser, mais par la reconnaissance : il obtient des dominés eux-mêmes qu’ils perçoivent la hiérarchie comme naturelle, ou méritée, ou simplement allant de soi. La domination devient invisible en tant que domination. On ne se révolte pas contre un état de fait qu’on a cessé de voir comme un fait, et qu’on prend pour le décor même de l’existence. Le ciment de l’inégalité n’est pas l’argent, c’est la méconnaissance. Tant que l’écart entre les positions semble relever de l’ordre du monde plutôt que d’un arbitraire historique, il ne fait pas mal de la bonne façon, celle qui pousse à agir.
REPÈRE CONCEPTUEL
La violence symbolique est l’un des concepts les plus originaux de Bourdieu. Elle désigne une forme de domination qui ne s’exerce pas par la contrainte physique, mais par l’adhésion.
Concrètement : les personnes dominées perçoivent leur propre position comme naturelle, méritée, voire inévitable. Elles participent ainsi, sans le savoir, à la reproduction de l’ordre qui les désavantage. Ce n’est pas de la naïveté : c’est le résultat d’une socialisation qui a intégré les règles du jeu comme si elles allaient de soi.
L’exemple le plus courant : un enfant de milieu modeste qui échoue à l’école et conclut qu’il « n’est pas fait pour les études », alors que c’est l’école qui n’était pas faite pour lui. La violence est symbolique parce qu’elle n’a pas besoin de se montrer : elle opère dans les têtes, dans les jugements que chacun porte sur lui-même.
C’est ici que la tendance actuelle devient inquiétante, et je vais le dire froidement avant de chercher l’ouverture. Quand le capital se concentre au point que quelques fortunes pèsent la moitié de l’humanité, le risque n’est pas seulement moral, il est structurel : le monde commun se fissure. Les très riches finissent par habiter un champ social qui se déconnecte des autres, avec ses propres écoles, ses propres villes, sa propre médecine, sa propre temporalité. Non par méchanceté, mais par dérive : à force de pouvoir tout convertir, on n’a plus besoin de rien partager. Or le vivre ensemble suppose un minimum de monde tenu en commun, des routes que tout le monde emprunte, une école où les enfants se croisent, un sort que l’on sait, au moins en partie, lié. L’écart extrême dissout ce socle. Une société peut survivre à beaucoup d’inégalité. Elle survit mal à la sécession discrète de ses sommets.
Et pourtant. C’est en suivant Bourdieu jusqu’au bout que l’on trouve la faille heureuse, celle par où passe la lumière.
La violence symbolique a un point faible : elle exige la discrétion. Elle ne fonctionne que tant que l’arbitraire reste méconnu comme arbitraire, tant que l’inégalité se donne pour nature. Or une inégalité qui devient grotesque cesse de pouvoir se cacher. Lorsque le chiffre atteint l’absurde, lorsque douze noms pèsent quatre milliards de vies, l’ordre des choses se dénude. Il apparaît pour ce qu’il est, une construction, un état provisoire d’un rapport de forces, et non une loi de la gravité. Le rapport d’Oxfam lui-même, lu, commenté, repris, est un symptôme de cette mise à nu : le voile s’use à mesure qu’il devient trop voyant.
Or chez Bourdieu, voir l’arbitraire comme arbitraire n’est pas un détail. C’est le premier geste de l’émancipation. Tant qu’une hiérarchie passe pour naturelle, elle est imprenable. Dès qu’elle se révèle construite, elle devient, en droit, transformable, puisque ce que des hommes ont bâti, d’autres hommes peuvent le rebâtir autrement. Le dévoilement n’est pas une posture d’intellectuel mélancolique, c’est un acte. Nous vivons donc un moment paradoxal, et c’est lui qui autorise l’optimisme : jamais l’inégalité n’a été aussi profonde, et jamais elle n’a été aussi exposée, donc aussi disponible à la critique et à l’action. L’excès est en train de défaire la méconnaissance qui le protégeait.
Reste à savoir vers quoi orienter cette lucidité nouvelle. Et c’est là qu’une autre intuition de Bourdieu, retournée vers l’espoir, devient un levier concret.
Les espèces de capital n’obéissent pas aux mêmes lois. Le capital économique est rival : ce que je possède, vous ne le possédez pas, et le partager m’appauvrit d’autant. C’est la logique du gâteau, où chaque part prise est une part perdue, et c’est elle qui rend la fortune si âprement gardée. Mais le capital culturel a une propriété étrange, presque scandaleuse pour qui raisonne en comptable : il peut se transmettre sans se perdre. Si je vous enseigne une langue, un raisonnement, une œuvre, je ne deviens pas plus ignorant. La connaissance partagée ne se divise pas, elle se multiplie. C’est la faille la plus lumineuse de tout l’édifice. Le seul capital dont l’humanité a réellement besoin pour s’élever est précisément celui qui ne s’épuise pas quand on le distribue.
De là découle une manière de penser l’éducation pour tous qui ne soit ni un slogan ni une naïveté. La question n’a jamais été celle de la rareté. L’humanité n’a jamais produit autant de richesse qu’aujourd’hui, c’est un fait, et le problème n’est pas qu’il manque de moyens pour instruire et soigner, c’est qu’ils sont mal alloués. Les ressources d’éduquer chaque enfant de la planète existent matériellement. Ce qui manque n’est pas l’argent, c’est la décision collective de le faire, et la disposition, des deux côtés, à s’en saisir.
Je dois ici une honnêteté à Bourdieu, sans quoi tout ce qui précède sonnerait faux. Il a montré, et c’est ce qui l’a rendu pessimiste, que l’école ne libère pas spontanément : trop souvent, elle reproduit. Ouvrir les portes ne suffit pas, parce que les enfants n’arrivent pas avec le même bagage. Celui qui a grandi parmi les livres possède déjà le code que l’école récompense, et l’on couronne comme mérite ce qui n’était qu’un héritage. L’égalité formelle d’accès peut donc masquer une inégalité réelle des dispositions, et même l’aggraver en lui donnant l’alibi de la justice. Mais ce constat, qui décourage tant de lecteurs, est en vérité une carte. Il dit exactement où porter l’effort : non sur le seul accès, mais sur la transmission précoce, sur la reconnaissance des cultures que l’école méprise, sur la compensation lucide des écarts de départ. Savoir que l’inégalité scolaire vient de là, c’est savoir par où la prendre. Le diagnostic le plus sombre de Bourdieu est aussi son legs le plus utile.
Reste un mot sur lequel on hésite toujours, par peur du sentimentalisme : l’espérance. Une humanité qui espère des jours meilleurs change-t-elle quelque chose, ou se raconte-t-elle des histoires ?
La sociologie répond, et sa réponse n’a rien de tendre. Les anticipations façonnent les conduites. Une société qui tient l’avenir pour ouvert n’agit pas comme une société résignée : elle investit, elle se forme, elle se mobilise, elle exige, parce qu’elle croit que cela vaut la peine. La résignation, à l’inverse, est une prophétie qui se réalise, le renoncement de chacun confirmant à tous qu’il n’y avait rien à tenter. L’espérance n’est donc pas un supplément d’âme, c’est une ressource collective, une condition de l’action. Et elle a besoin, pour ne pas se dégrader en illusion, d’être nourrie par la lucidité plutôt que par le déni. Espérer en sachant, voilà la seule espérance qui tienne.
Bourdieu lui-même, dans ses dernières années, a quitté la pure posture savante pour l’engagement, parce qu’il refusait que la sociologie ne serve qu’à constater l’inévitable avec élégance. Dévoiler les mécanismes de la domination n’avait de sens, pour lui, que pour rendre l’action possible. Le pessimisme érudit qui se contemple dans le miroir de sa propre finesse est une complaisance, peut-être la plus confortable des renoncements. La connaissance des structures ne sert pas à prédire la défaite, elle sert à trouver les prises.
Alors voici où nous en sommes. Les fortunes se sont concentrées comme jamais, et cette démesure menace réellement le monde que nous avons en commun. Mais cette même démesure déchire le voile qui la rendait supportable, et nous rend visible, enfin, ce qui avait toujours été vrai : aucun ordre social n’est de nature, tout ce que nous prenons pour le décor du monde a été construit, et peut être rebâti. Le futur n’est pas inscrit dans les comptes des plus riches. Il est inscrit dans ce qu’une époque décide de reconnaître comme juste, et dans le seul partage qui n’appauvrit personne, celui du savoir. Le vertige ou le partage : la phrase a l’air d’une formule, elle est en réalité une question, et elle nous est adressée.