« Le capitalisme expliqué à ma petite-fille » : l’adieu de Jean Ziegler

Jean Ziegler est mort à 92 ans. Dans son dialogue avec sa petite-fille Zohra, le sociologue genevois nomme l'ordre cannibale du monde et parie que la prochaine génération en verra la fin.

« Toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim », sur une planète qui pourrait nourrir sans peine le double de ses habitants. Pendant un demi-siècle, Jean Ziegler a jeté ce chiffre au visage du monde, dans les amphithéâtres de Genève, à la tribune des Nations unies, sur les plateaux de télévision où il s’emportait contre les puissants. Le 10 juin 2026, à 92 ans, emporté par la maladie de Parkinson, le sociologue genevois s’est tu.

Il laisse une trentaine de livres et une réputation de poil à gratter de la conscience occidentale. L’un de ces ouvrages, mince et brûlant, ressemble à un testament. En 2018, Ziegler s’adresse à sa petite-fille Zohra dans Le capitalisme expliqué à ma petite-fille, sous-titré, comme un pari lancé par-dessus la mort : « en espérant qu’elle en verra la fin. » Le relire aujourd’hui, c’est faire l’inventaire d’une œuvre et d’une colère. C’est aussi se demander ce qu’un sociologue peut transmettre à celles et ceux qui hériteront du monde qu’il dénonçait. Reprenons ce livre du début, patiemment, comme lui-même l’expliquait à une adolescente.

Qui était Jean Ziegler, et pourquoi son œuvre compte

REPÈRE CONCEPTUEL

Aliénation et néolibéralisme

Aliénation. Processus par lequel des individus en viennent à penser et agir contre leurs propres intérêts, en intériorisant comme naturel l’ordre qui les domine.

Néolibéralisme. Doctrine qui érige la liberté totale du marché en loi de nature et range toute régulation publique au rang d’archaïsme.

REPÈRE CONCEPTUEL

Accumulation et plus-value

Plus-value. La différence entre la richesse créée par le travail et le salaire versé au travailleur ; ce surplus est empoché par le détenteur du capital, puis réinvesti pour accumuler encore.

Accumulation primitive. Le capital de départ de l’industrialisation, constitué par la conquête, l’esclavage et le pillage colonial, avant même l’exploitation salariale.

On l’a surnommé le guérillero de la sociologie. La formule lui va, à condition d’entendre qu’il fut d’abord un savant. Né en 1934 à Thoune, dans une famille protestante et conservatrice de Suisse alémanique, Hans Ziegler aurait pu devenir un notable de plus. Ses études à Paris en décident autrement : il y croise Jean-Paul Sartre, bascule à gauche, et fait de la sociologie une arme plutôt qu’une carrière tranquille.

Professeur à l’université de Genève, député socialiste au Parlement suisse durant près de trente ans, il s’attaque très tôt au secret bancaire et à la place financière de son propre pays. La Suisse lave plus blanc lui vaut des procès et l’hostilité durable d’une partie de l’establishment helvétique. Entre 2000 et 2008, il occupe une fonction qui donnera sa matière au livre : premier rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation. De ses missions au Guatemala, au Bangladesh ou au Congo, il rapporte des chiffres et des visages.

Son œuvre, de L’empire de la honte à Destruction massive, tient sur une conviction : la sociologie ne se contente pas de décrire l’ordre social, elle le démasque. En cela, Ziegler appartient à une tradition d’opposition qui remonte à Marx et à la lutte des classes. Il fut une figure clivante, attaquée pour ses outrances et ses fréquentations diplomatiques, encensée pour son courage. Mais nul, parmi ses adversaires mêmes, ne lui a contesté d’avoir maintenu une question ouverte que d’autres préféraient refermer : comment l’abondance et la faim peuvent-elles coexister sans nous révolter ?

Un livre-testament adressé à une adolescente

Cent pages, un format de poche, une collection vouée à la transmission. Tout, dans l’objet, dit l’urgence de passer le relais. Ziegler n’écrit pas pour ses pairs, mais pour Zohra, et derrière elle pour une génération entière qu’il veut armer avant qu’il ne soit trop tard.

La forme du dialogue n’est pas un ornement. Elle oblige le grand-père à renoncer au jargon, à répondre aux objections naïves, à nommer les choses simplement. Quand une enfant demande pourquoi des gens meurent de faim dans un monde de surproduction, aucune théorie savante ne tient lieu de réponse. Il faut dire qui décide, qui profite, qui paie. Cette contrainte pédagogique est la grande réussite du texte : elle transforme une critique radicale en récit limpide, accessible à un lecteur qui n’a jamais ouvert Le Capital.

« L’ordre cannibale du monde »

Le livre s’ouvre sur une scène plutôt que sur une définition. Zohra a vu son grand-père débattre à la télévision avec un homme « apparemment très aimable » : Peter Brabeck-Letmathe, alors président de Nestlé, pour qui le capitalisme a rendu l’humanité plus riche, mieux nourrie et plus libre qu’à aucun moment de son histoire.

Ziegler ne conteste pas la prouesse. Il reconnaît au système une « vitalité » et une « créativité stupéfiantes ». Jamais l’humanité n’a autant produit, inventé, soigné ; le produit mondial brut a doublé entre 1992 et 2002. Son objection est ailleurs. À quoi bon cette abondance si elle s’accompagne du « massacre quotidien de dizaines de milliers d’enfants » ? De là, la formule qui traverse toute son œuvre : le capitalisme a créé « un ordre cannibale sur la planète : l’abondance pour une petite minorité et la misère meurtrière pour la multitude ». Sur 7,3 milliards d’humains, deux milliards vivent dans l’extrême pauvreté. Pour eux, écrit-il, « la liberté n’existe pas ».

Le point décisif, et proprement sociologique, est celui-ci : la faim n’est pas une fatalité naturelle, elle est une organisation. Elle « est faite de mains d’hommes », répète Ziegler, et « pourrait être arrêtée demain par les hommes ». Naturaliser la misère, la présenter comme un accident climatique ou un manque de développement, c’est déjà la justifier. La nommer comme un produit de décisions, c’est la rendre réversible.

D’où vient la bête : une histoire longue

Bon pédagogue, Ziegler prend le temps de l’histoire. Du latin caput, la tête de bétail, au capital comme masse d’argent à faire fructifier, il déroule la succession des systèmes : l’esclavage antique, la féodalité et ses serfs, puis le capitalisme né dans les villes marchandes et triomphant avec la révolution industrielle. Sa boussole reste Marx, qu’il présente comme le premier théoricien rigoureux du système.

Le passage le plus saisissant porte sur l’accumulation primitive, ce trésor initial sans lequel rien n’aurait démarré. Ziegler en restitue la formule terrible de Marx, « le capital arrive au monde suant le sang et la boue par tous les pores », puis la documente. Quatre millions d’Indiens morts en trois siècles dans les mines d’argent de Potosí, la traite des Africains, les profits coloniaux changés en usines à Manchester et en palais à Bordeaux. Une phrase de Victor Hugo résume la thèse : « C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches. »

Le péché originel : la propriété privée

Là où Ziegler surprend, c’est dans sa lecture de la Révolution française. Elle a brisé la féodalité et libéré les serfs, il le salue. Mais elle a sacralisé la propriété privée, et c’est là, selon lui, que « tout a raté ». Il met deux voix en regard. Robespierre, au sommet de son pouvoir : « L’égalité des biens est une chimère », promettant aux riches de ne pas toucher à leurs trésors. Et Gracchus Babeuf, qui réclamait l’abolition de la propriété et finira, comme le prêtre Jacques Roux, suicidé à la veille de la guillotine.

Derrière l’anecdote, une idée que la sociologie de la domination et de la reproduction n’a cessé de creuser : les privilèges ne tombent pas du ciel, ils s’instituent en droit, puis se font oublier comme allant de soi. En faisant de la propriété le « nœud du problème », Ziegler refuse cet oubli et rappelle, avec Rousseau, que la terre « n’est à personne ».

Les oligarques et la dictature du capital financier

Après l’effondrement de l’URSS en 1991, le marché conquiert la planète entière. Monopolisation et multinationalisation deviennent la règle. Des sociétés transcontinentales naissent, dont l’actif dépasse le produit intérieur brut de l’Autriche ou du Danemark. Au sommet règne une poignée d’oligarques, du grec oligos, peu nombreux, et kratos, le pouvoir.

Le capital financier, affranchi de toute production réelle, devient pour Ziegler « le véritable gouvernement du monde ». La Bourse ne dort jamais : quand les opérateurs de Tokyo s’effondrent, ceux de Londres puis de New York prennent le relais. Aucun industriel, si puissant soit-il, n’échappe à la shareholder value, cette valeur actionnariale fixée à chaque instant. La concentration des fortunes et le creusement des inégalités mondiales ne sont pas des dérèglements, mais la logique du système poussée à son terme.

Ici, Ziegler livre sa pépite de sociologue, et la clé de tout le livre. Détester ces hommes ne sert à rien. Citant Sartre, « pour aimer les hommes, il faut détester fortement ce qui les opprime », il insiste sur le « ce » plutôt que sur le « qui ». La question n’est pas la moralité des dirigeants de Glencore ou de Goldman Sachs, mais la violence structurelle qui les commande : un patron qui n’augmente pas la valeur de son action de 10 à 15 % par an est chassé en trois mois. Le mal n’est pas dans les personnes, il est dans la structure. Ziegler appelle ces firmes les « monstres froids » ; son ami Noam Chomsky, les « gigantesques personnes immortelles ». Quand des entreprises pèsent plus lourd que des États, c’est la légitimité démocratique elle-même qui vacille.

Vivre dans l’archipel : la société de consommation

« Globalisation » induit en erreur, prévient Ziegler. Le monde n’est pas homogène, il ressemble à un archipel : des îlots de prospérité reliés entre eux, entre lesquels des pays entiers « disparaissent de l’histoire » comme des bateaux fantômes. Zohra vit sur l’une des îles les plus riches, l’Europe occidentale, où règne la société de consommation, « sa déesse est la marchandise ».

Le grand-père démonte ses ressorts avec des exemples du quotidien. L’obsolescence programmée d’abord : les bas Nylon de l’après-guerre étaient si résistants que les fabricants en ont dégradé la composition pour qu’ils filent ; les téléphones sont conçus pour être remplacés. Le marketing ensuite, qu’il tient pour l’une « des activités les plus néfastes et les plus stupides inventées par les hommes » : il n’assouvit pas des besoins, il les implante. Le désir lui-même est fabriqué ailleurs, puis vécu comme sien.

L’envers de cette abondance a un nom et une adresse. Ziegler raconte les casernes de béton de Dacca, au Bangladesh, où des jeunes femmes cousent jour et nuit. Un jean vendu 66 francs à Genève laisse 25 centimes d’euro à la couturière. En 2013, l’effondrement du Rana Plaza a enseveli 1 138 personnes ; aucun responsable n’a été condamné. À quoi s’ajoute la destruction du vivant : glyphosate maintenu malgré les pétitions, abeilles tuées par les insecticides, 530 000 km² de forêt amazonienne anéantis, 80 % des insectes disparus en trente ans. Où qu’elle grandisse, conclut-il, « à Choulex ou au Bangladesh », Zohra vit dans ce système.

L’inégalité qui tue

Ziegler se méfie des statistiques, mais en retient quelques-unes, vertigineuses. Les 500 plus puissantes sociétés transcontinentales contrôlent à elles seules plus de la moitié du produit mondial brut. En 2017, les 85 milliardaires les plus riches possédaient autant que les 3,5 milliards d’humains les plus pauvres : de quoi, ironise la secrétaire générale d’Amnesty, « les mettre tous ensemble dans un seul autobus ». Et l’écart s’accélère : entre 2010 et 2015, la fortune des 562 plus riches a bondi de 41 %, pendant que les avoirs des trois milliards les plus pauvres chutaient de 44 %.

L’inégalité la plus corrosive est fiscale. Par les paradis fiscaux révélés dans les Panama Papers et les Paradise Papers, environ 350 milliards d’euros échappent chaque année à l’impôt. Quand les très riches ne paient plus, les caisses des États se vident, et l’État-providence se démantèle : hôpitaux, écoles, transports privatisés, protection sociale rabotée. Ziegler donne la mesure de cet abandon par une institution méconnue, la pledging conference de l’ONU. En 2017, pour maintenir en vie 24 millions de personnes menacées par la famine au Yémen, au Soudan du Sud et dans la Corne de l’Afrique, les agences onusiennes réclamaient 4 milliards de dollars. Elles en ont reçu 247 millions. « Ce qui nous sépare des victimes n’est que le hasard de la naissance. »

La dette, ce garrot invisible

À la question naïve de Zohra, « les pays riches aident bien les pays pauvres ? », Ziegler répond : c’est l’inverse. « Le Sud finance le Nord. » Plus besoin de canons pour soumettre un peuple, la dette suffit. Les flux d’argent qui remontent du Sud vers le Nord dépassent ceux qui descendent. Un pays surendetté coupe d’abord dans ses écoles et ses hôpitaux, jamais dans les privilèges de ses élites, qui se soignent à Genève et étudient en Europe.

Le chapitre le plus glaçant est celui des fonds vautours. Ces fonds rachètent à vil prix la dette d’un pays en faillite, puis exigent devant les tribunaux son remboursement intégral, avec un taux de succès de 77 %. Au Malawi, un tribunal anglais a contraint l’agence nationale à vendre ses 40 000 tonnes de réserve de maïs pour payer un fonds vautour : quelques mois plus tard, la sécheresse venue, des dizaines de milliers de personnes mouraient de faim. Et Ziegler remonte le fil de cette violence jusqu’à Haïti, premier peuple à s’être libéré de l’esclavage, condamné par la France de Louis XVIII à payer 150 millions de francs-or à ses anciens maîtres, une dette honteuse remboursée jusqu’en 1883.

Pourquoi nous ne nous révoltons pas : aliénation et néolibéralisme

C’est le cœur sociologique du livre, et sa partie la plus actuelle. Si l’injustice est si visible, pourquoi l’acceptons-nous ? Première raison, l’invisibilité organisée : en France, cinq milliardaires possèdent plus de 80 % de la presse, et l’autocensure fait le reste. Le 11 septembre 2001, rappelle Ziegler, 2 973 morts ont bouleversé le monde pour des années ; le même jour, 35 000 enfants mouraient de faim dans l’indifférence générale.

Seconde raison, plus profonde : l’idéologie. Le néolibéralisme présente le marché comme « la main invisible », une loi de la nature aussi immuable que la gravitation. Ziegler convoque ici son ami Pierre Bourdieu, qui voyait dans cette doctrine « une arme de conquête » comparable au sida, parce qu’elle « détruit le système immunitaire de ses victimes » après les avoir convaincues de leur impuissance. Il démonte au passage l’illusion du ruissellement, ce trickle down hérité de Ricardo et d’Adam Smith : les riches ne redistribuent pas leur surplus, car leur moteur n’est pas le besoin mais l’avidité sans limite.

L’exemple le plus troublant est celui du chancelier Gerhard Schröder, refusant d’interdire les délocalisations de la Ruhr alors qu’il en avait la majorité parlementaire : « Personne ne peut rien contre les forces du marché. » Non par cynisme, juge Ziegler, mais par aliénation : cette soumission volontaire qui fait que des hommes pensent et agissent contre leurs propres intérêts. Sa propre Suisse en offre l’exemple parfait, où 2 % de la population possède 96 % du patrimoine et où le peuple, dimanche après dimanche, vote contre le salaire minimum ou contre des congés supplémentaires. Une « démocratie simulative », tranche-t-il. La servitude n’est jamais seulement imposée d’en haut : elle est aussi consentie, intériorisée, vécue comme une évidence.

Le pari sur la jeunesse

On attendrait, après ce réquisitoire, le désespoir. C’est l’inverse. La dernière partie est un acte de foi. Le capitalisme, soutient Ziegler, ne se réforme pas, il se dépasse, comme on a dépassé l’esclavage ou la féodalité. Et l’utopie n’est pas un songe oisif, mais « une force historique formidable ». L’abolition de l’esclavage, le droit de vote des femmes, la décolonisation furent toutes, en leur temps, raillées comme des chimères avant de devenir réalité.

Il nomme l’acteur de ce dépassement : une « société civile planétaire » sans parti ni comité central, faite d’une myriade de fronts, de Via Campesina à Greenpeace, d’Attac à Amnesty. À chacun, il assigne un « devoir d’insurrection », au sens où l’entendaient les révolutionnaires américains de 1776. Et il refuse de livrer un programme tout fait : les insurgés qui prirent la Bastille en 1789, rappelle-t-il, ne pouvaient pas réciter d’avance la Constitution à venir. L’avenir naît « de la liberté libérée dans l’homme d’une façon totalement imprévisible ». À Zohra qui réclame des certitudes, il répond par Kant, « l’inhumanité infligée à un autre détruit l’humanité en moi », et par Pablo Neruda : « Ils pourront couper toutes les fleurs, mais jamais ils ne seront les maîtres du printemps. »

Ce qu’il nous laisse

On a souvent reproché à Ziegler ses formules de tribun, ses raccourcis, une colère qui simplifie. La critique n’est pas infondée, et son parcours diplomatique a nourri des polémiques tenaces. Mais on aurait tort de s’y arrêter, car sa vraie leçon est de méthode, et elle est durable. Elle tient en un geste : refuser que la souffrance lointaine devienne un décor, et tenir que l’économie est toujours, en dernière analyse, un fait social qui se décide, donc qui peut se défaire.

C’est exactement le travail que la sociologie peut accomplir contre l’air du temps : re-politiser ce que l’idéologie naturalise, rendre visible la main humaine derrière ce qui se donne pour une loi du marché. Ziegler nous lègue moins des réponses définitives qu’une vigilance, et le refus du fatalisme comme dernier mot. « Le révolutionnaire », aimait-il citer chez Marx, « doit être capable d’entendre pousser l’herbe. »

Le grand-père est mort sans voir la fin qu’il espérait. Zohra, elle, a toujours le livre, et nous avec elle. C’est peut-être cela, l’héritage d’un sociologue : non pas une doctrine close, mais une question qu’on ne peut plus refermer une fois qu’on l’a entendue. À nous, désormais, de tendre l’oreille.

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