Howard Becker, ou la fabrique de la déviance

La théorie de l'étiquetage, les outsiders, l'entrepreneur de morale, la carrière déviante : le guide clair de l'œuvre de Howard Becker, qui a montré que la société fabrique ses déviants.

Les grands penseurs de la sociologie, VII. Howard Becker, ou la fabrique de la déviance, après les volets consacrés à Georg Simmel, Erving Goffman, Karl Marx et Émile Durkheim.

Pendant des décennies, la sociologie de la déviance posait une question qui semblait évidente : pourquoi certains individus transgressent-ils les règles ? On cherchait dans leur enfance, leur milieu, leur psychologie, les causes du passage à l’acte. En 1963, un jeune sociologue américain, par ailleurs pianiste de jazz, retourne le problème comme un gant. La vraie question, dit Howard Becker, n’est pas pourquoi certains transgressent, mais comment une société fabrique des déviants en décidant que tel acte, et telle personne, méritent ce nom.

Le déplacement paraît mince, il est révolutionnaire. Il fait passer le regard de l’acte transgressif à la réaction sociale qui le qualifie. La déviance cesse d’être une propriété de certaines conduites pour devenir le produit d’un jugement, exercé par ceux qui ont le pouvoir de juger. Outsiders, le livre qui porte cette thèse, est devenu l’un des plus lus de toute la sociologie, et il appartient à la lignée interactionniste que cette série a croisée avec Goffman.

La déviance n’est pas dans l’acte

La formule de Becker est restée célèbre, et elle mérite qu’on la médite. La déviance, écrit-il, n’est pas une qualité de l’acte commis, mais une conséquence de l’application, par les autres, de règles et de sanctions à un transgresseur. Autrement dit, aucun acte n’est déviant en lui-même. Il le devient quand un groupe doté du pouvoir de faire respecter ses normes le désigne comme tel et applique l’étiquette à celui qui l’a accompli.

La preuve est dans la variation. Le même geste, tuer, boire, aimer, consommer telle substance, est tantôt honoré, tantôt puni, selon l’époque, le lieu, et surtout selon qui le commet et qui le juge. Le déviant n’est pas celui qui a mal agi dans l’absolu, c’est celui que l’étiquette a réussi à désigner. Et l’application de cette étiquette n’a rien d’égalitaire : à acte égal, les puissants y échappent plus souvent que les faibles, ce qui fait de la déviance une affaire de pouvoir autant que de morale.

REPÈRE CONCEPTUEL

La théorie de l’étiquetage

La déviance n’est pas une propriété de l’acte, mais le résultat d’une réaction sociale. Un acte devient déviant lorsqu’un groupe ayant le pouvoir de le faire le désigne comme tel et applique l’étiquette à son auteur. Le déviant est celui que cette étiquette a réussi à désigner. Le regard se déplace donc du transgresseur vers ceux qui définissent et appliquent les règles.

Ceux qui font les règles

Si la déviance naît de la règle, alors il faut s’intéresser à ceux qui font les règles, ce que personne ne pensait à étudier. Becker forge pour eux le concept d’entrepreneur de morale, et la formule est savoureuse parce qu’elle traite la morale comme une entreprise, avec ses promoteurs et ses agents.

Il en distingue deux espèces. Le créateur de règles, d’abord, le croisé réformateur, convaincu de détenir le bien, qui se mobilise pour qu’une nouvelle norme soit instituée et inscrite dans la loi. Puis l’applicateur, le faiseur de respect, policier, juge, contrôleur, dont le métier est de faire appliquer la règle, et qui a son propre intérêt à ce que la déviance existe, puisqu’elle justifie sa fonction. Becker l’a montré sur un cas qu’il connaissait de près, la criminalisation de la marijuana aux États-Unis, fruit non d’une nécessité évidente mais de la croisade d’une administration cherchant à étendre son domaine. Toute règle a une histoire, des promoteurs, des intérêts. Aucune n’est tombée du ciel.

REPÈRE CONCEPTUEL

L’entrepreneur de morale

Le créateur de règles. Le réformateur en croisade qui milite pour qu’une nouvelle norme soit instituée, persuadé de servir le bien.

L’applicateur. Celui dont le métier est de faire respecter la règle, policier, juge, contrôleur, et qui a intérêt à ce que la déviance perdure, car elle justifie son rôle.

Devenir déviant

Becker refuse l’idée d’un type déviant, d’une personnalité prédisposée. On ne naît pas déviant, on le devient, au terme d’un processus qu’il décrit comme une carrière, empruntant le mot au vocabulaire des professions ordinaires. Étudiant le consommateur de marijuana, il montre que goûter le produit ne suffit pas : il faut apprendre à en percevoir les effets, à les interpréter comme agréables, à entrer dans un milieu qui transmet ces codes. La déviance est une affaire d’apprentissage social, comme n’importe quel métier.

Et c’est là qu’intervient l’étape décisive, celle où l’étiquetage produit ses effets les plus lourds. Quand la transgression est découverte et publiquement étiquetée, l’individu se voit attribuer un statut qui éclipse tous les autres, ce que Becker appelle un statut maître. On cesse de le voir comme un employé, un voisin, un père qui a aussi commis tel acte ; il devient « un délinquant », « un drogué », « un repris de justice », et ce label commande désormais la façon dont chacun le traite. Privé des rôles ordinaires qu’on lui refuse, il est poussé vers les milieux qui l’acceptent encore, c’est-à-dire vers d’autres étiquetés. L’étiquette, ainsi, tend à fabriquer ce qu’elle prétend décrire : c’est la prophétie qui se réalise.

REPÈRE CONCEPTUEL

Carrière déviante et statut maître

Carrière déviante. La déviance est un processus par étapes, non un état : premier acte, apprentissage des codes, entrée dans un milieu, étiquetage public.

Statut maître. Quand l’étiquette devient publique, elle se change en trait qui éclipse tous les autres. On n’est plus quelqu’un qui a commis tel acte, on est « un déviant », et ce statut commande la façon dont les autres nous traitent, au risque de nous y enfermer.

De quel côté sommes-nous ?

Becker a posé sans détour une question que la sociologie préférait esquiver. Dans un texte resté fameux, il demande de quel côté le chercheur se range, et constate qu’une prétendue neutralité revient le plus souvent à épouser le point de vue des puissants. Car il existe une hiérarchie de crédibilité : la parole des autorités, des médecins, des juges, des respectables, est tenue d’emblée pour vraie, celle des étiquetés, des internés, des accusés, pour suspecte. Donner foi au récit des dominés, c’est déjà rompre cet ordre tacite et s’exposer au reproche de partialité.

Sa position dialogue directement avec celle de Weber sur la neutralité du savant. Becker ne renonce pas à la rigueur, mais il refuse l’illusion d’un regard sans position, et assume que la sociologie de la déviance gagne souvent à écouter ceux qu’on n’écoute jamais. C’est aussi, sous un autre nom, le pouvoir de nommer qui se trouve au cœur de la violence symbolique de Bourdieu : imposer une définition de la réalité est l’un des actes de pouvoir les plus efficaces qui soient.

L’héritage de Chicago

Becker n’est pas venu de nulle part. Il est l’héritier de la tradition de Chicago, celle de l’enquête de terrain patiente, de l’attention aux mondes sociaux ordinaires, qui remonte par bien des fils à Simmel. De son maître Everett Hughes, il tient l’idée d’étudier la déviance comme un métier parmi d’autres, avec ses apprentissages et ses carrières. De l’interactionnisme symbolique, il tient la conviction que le sens des choses n’est pas donné mais construit dans l’interaction. Sa sociologie, attentive au point de vue des acteurs et nourrie d’enquête plutôt que de grande théorie, prolonge ce courant que Goffman illustrait au même moment.

On lui a opposé des objections sérieuses. À force de regarder la réaction sociale, la théorie de l’étiquetage risque d’oublier l’acte lui-même et ses causes premières : tout n’est pas qu’affaire d’étiquette, certaines conduites font des victimes réelles. Et l’étiquette n’explique pas pourquoi la transgression a eu lieu avant qu’on la nomme. Ces limites sont réelles. Elles ne retirent rien à l’essentiel : Becker a définitivement déplacé le regard, et l’on ne peut plus penser la déviance sans se demander qui a eu le pouvoir de la définir.

Ce qu’il faut emporter

Becker referme cette première traversée de la sociologie sur une leçon limpide et dérangeante : devant toute frontière entre le normal et le déviant, le permis et l’interdit, le respectable et le honteux, demander non pas « cet acte est-il mauvais ? » mais « qui a eu le pouvoir de tracer cette ligne, et à qui profite-t-elle ? ». La question ne dissout pas la morale, elle la rend lucide sur ses conditions sociales.

Au terme de cette série, une parenté se dessine entre des pensées que tout semblait séparer. De Durkheim à Becker, en passant par Weber, Marx, Simmel, Goffman et Bourdieu, court une même conviction : ce que nous prenons pour l’ordre naturel des choses est une construction sociale, et la première liberté consiste à le savoir. C’est ce que toute la sociologie classique n’a cessé de répéter, chacun avec ses mots.


Prochain volet de la série : Michel Foucault, ou le pouvoir qui normalise.

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