Le pouvoir, cinq regards sociologiques

Marx, Weber, Bourdieu, Foucault, Becker : cinq des plus grands sociologues, cinq façons de penser le pouvoir et la domination. Une confrontation pour se constituer une boîte à outils.

Premier des articles transversaux de la série « Les grands penseurs de la sociologie ». Plutôt qu’un nouveau portrait, une confrontation : comment cinq des plus grands sociologues ont-ils pensé une même notion, le pouvoir ?

Le pouvoir est de ces mots qu’on emploie cent fois par jour sans jamais le définir. On croit savoir : c’est commander, contraindre, obtenir des autres ce qu’ils ne feraient pas spontanément. Cette intuition n’est pas fausse, elle est seulement très pauvre. Toute la sociologie, depuis un siècle, a consisté à la compliquer, à montrer que le pouvoir se cache là où on ne le cherche pas, qu’il agit autrement que par la force, et qu’il peut être le plus efficace au moment où il se fait le plus invisible.

Cinq des penseurs rencontrés dans cette série ont proposé du pouvoir des conceptions différentes, parfois opposées, souvent complémentaires. Les ranger côte à côte, du pouvoir le plus visible au plus diffus, c’est se constituer une véritable boîte à outils, et comprendre qu’il n’existe pas une bonne réponse à la question « qu’est-ce que le pouvoir ? », mais cinq manières de regarder qui éclairent chacune une facette du même phénomène.

Weber, le pouvoir comme volonté qui s’impose

La définition classique vient de Max Weber, et elle a la clarté du droit. Le pouvoir, c’est la chance d’imposer sa volonté à autrui, même contre sa résistance, à l’intérieur d’une relation sociale. Une définition centrée sur la volonté et sur la capacité d’obtenir gain de cause, qui colle à l’intuition courante.

Mais Weber ajoute aussitôt l’essentiel. Le pouvoir nu, qui ne tient que par la contrainte, est fragile et coûteux. Ce qui dure, c’est la domination légitime, celle que les dominés reconnaissent comme fondée en droit, par la tradition, par le charisme d’un chef, ou par des règles impersonnelles et rationnelles. La vraie question wébérienne n’est donc pas « qui a la force ? » mais « pourquoi obéissons-nous, et au nom de quoi tenons-nous cette obéissance pour juste ? ».

Marx, le pouvoir comme rapport de classe

Pour Karl Marx, parler du pouvoir en général est déjà une illusion. Le pouvoir a une assise matérielle précise : il découle de la place qu’on occupe dans les rapports de production. Celui qui possède les moyens de production, l’usine, le capital, la terre, détient sur ceux qui n’ont que leur force de travail un pouvoir qui ne relève pas du caprice mais de la structure économique elle-même.

Et ce pouvoir se double d’une emprise sur les esprits. Les idées dominantes, rappelle Marx, sont les idées de la classe dominante : l’ordre établi se fait passer pour l’ordre naturel des choses, ce qui désarme la contestation avant même qu’elle naisse. Le pouvoir, ici, n’est pas une relation entre deux individus, c’est un rapport de domination inscrit dans l’organisation économique et masqué par l’idéologie.

Bourdieu, le pouvoir qui se fait oublier

Pierre Bourdieu hérite de Marx et de Weber, mais déplace l’analyse vers le terrain le plus subtil, celui du symbolique. Le pouvoir, pour lui, ne tient pas seulement aux ressources économiques, mais à toutes les formes de capital, dont le capital culturel et le capital symbolique, ce crédit, cette autorité reconnue qui font qu’une parole compte et qu’une autre ne compte pas.

Son apport décisif est le concept de violence symbolique : la domination la plus puissante est celle qui se fait accepter par les dominés eux-mêmes, qui la perçoivent à travers des catégories de pensée façonnées par la domination, et la trouvent donc naturelle, méritée, allant de soi. Le dominé contribue à sa propre domination sans le savoir. Le pouvoir atteint ici sa forme la plus achevée : il n’a même plus besoin de se faire reconnaître, il s’est logé dans les têtes au point de disparaître comme pouvoir.

Foucault, le pouvoir partout et productif

Michel Foucault opère la rupture la plus radicale. Il refuse de voir dans le pouvoir une chose qu’on posséderait, un bien que détiendrait une classe ou un État. Le pouvoir, dit-il, n’est pas une substance mais une relation : il circule, il vient d’en bas autant que d’en haut, il traverse tout le corps social jusque dans les rapports les plus quotidiens.

Surtout, il ne réprime pas d’abord, il produit. Il fabrique des savoirs, des normes, des institutions, et jusqu’à des individus dressés et normalisés par la discipline et la surveillance. Là où les autres cherchaient qui détient le pouvoir, Foucault demande comment il fonctionne, par quels mécanismes concrets il façonne les corps et les âmes. Le pouvoir n’a plus de centre à conquérir, il est le tissu même dans lequel nous sommes pris.

Becker, le pouvoir de nommer

Avec Howard Becker, le pouvoir se loge dans un geste qu’on ne soupçonnait pas : celui de nommer, de définir, d’étiqueter. Qui a le pouvoir de décréter qu’un acte est déviant, qu’une personne est anormale, qu’une conduite est un délit ? Car la déviance, montre Becker, n’est pas dans l’acte, elle est dans la réaction de ceux qui ont autorité pour qualifier et sanctionner.

Ce pouvoir de nommer n’est pas également distribué. Il existe une hiérarchie de crédibilité : la parole des puissants, des experts, des respectables est tenue d’emblée pour vraie, celle des étiquetés pour suspecte. Imposer sa définition de la réalité, décider de ce qui est normal et de ce qui ne l’est pas, est l’un des exercices de pouvoir les plus efficaces qui soient, et l’un des plus discrets. On retrouve là, sous un autre nom, la violence symbolique de Bourdieu et la norme de Foucault.

REPÈRE CONCEPTUEL

Cinq définitions du pouvoir

Weber. La chance d’imposer sa volonté, même contre une résistance. Le pouvoir dure quand il devient domination légitime.

Marx. Un rapport de domination enraciné dans la propriété des moyens de production, masqué par l’idéologie.

Bourdieu. Le pouvoir symbolique, qui se fait accepter par les dominés eux-mêmes au point de paraître naturel.

Foucault. Une relation diffuse et productive, sans centre, qui circule partout et fabrique normes et sujets.

Becker. Le pouvoir de nommer, de définir le normal et le déviant, inégalement réparti selon la crédibilité reconnue.

Cinq regards, un même soupçon

Ce qui frappe, quand on aligne ces cinq conceptions, c’est moins leur opposition que leur progression. On part d’un pouvoir visible et localisable, la volonté qui s’impose chez Weber, la classe qui domine chez Marx, pour glisser vers un pouvoir de plus en plus diffus et intériorisé, la domination acceptée chez Bourdieu, le réseau sans centre chez Foucault, le pouvoir de nommer chez Becker. Du plus matériel au plus symbolique, du plus extérieur au plus intime.

Ils divergent sur des points réels. Marx situe le pouvoir dans l’économie, Foucault refuse de lui assigner une source unique. Weber cherche qui décide, Foucault comment ça opère. Mais tous partagent un même soupçon, qui est peut-être le cœur du regard sociologique : ce que nous prenons pour l’ordre naturel des choses est presque toujours le produit d’un rapport de force, et le pouvoir le plus redoutable est celui qui a réussi à se faire oublier comme pouvoir.

À quoi ça sert, concrètement

Prenons un objet d’aujourd’hui, l’algorithme qui ordonne ce que nous voyons en ligne. Chacune de ces cinq grilles l’éclaire autrement. Weber y verra une autorité qui s’impose et la question de sa légitimité. Marx y verra les intérêts économiques des entreprises qui le possèdent. Bourdieu y verra une hiérarchie symbolique qui se fait passer pour un simple reflet de nos goûts. Foucault y verra un dispositif qui nous surveille et nous façonne, et qui nous fait nous surveiller nous-mêmes. Becker y verra le pouvoir de décider ce qui est visible et ce qui ne l’est pas, ce qui mérite l’attention et ce qui sera relégué.

Aucune de ces lectures n’épuise l’objet, et c’est tout l’intérêt. La sociologie n’offre pas une vérité unique sur le pouvoir, elle offre cinq questions à poser à toute situation : qui impose sa volonté, à qui profite l’ordre établi, quelle domination se fait passer pour naturelle, par quels mécanismes les conduites sont façonnées, qui a le pouvoir de nommer. La même méthode appliquée aux grandes fortunes ou à la doxa du « il n’y a pas d’alternative » en montre toute la fécondité.

C’est la promesse de toute cette série, dont on retrouvera le panorama d’ensemble dans notre introduction à la sociologie classique : non pas penser à la place du lecteur, mais lui remettre les outils pour penser par lui-même ce qui, autour de lui, se donne pour aller de soi.

Bonjour à vous !

Notre newsletter : moins ennuyeuse qu'un dîner de famille, promis. Abonnez-vous !

Nous ne pratiquons pas le spam ! Votre adresse e-mail est en sécurité avec nous et ne sera jamais partagée

Mises à jour de la newsletter

Saisissez votre adresse e-mail ci-dessous et abonnez-vous à notre newsletter