Erving Goffman, ou la vie comme théâtre
Présentation de soi, scène et coulisses, rituels d'interaction, stigmate et cadres : le guide clair de l'œuvre d'Erving Goffman, qui a fait de la vie quotidienne un objet de science.

Les grands penseurs de la sociologie, V. Erving Goffman, ou la vie comme théâtre, après les volets consacrés à Karl Marx, Max Weber, Émile Durkheim et Pierre Bourdieu.
Jusqu’ici, cette série a parcouru des penseurs des grandes structures, le conflit des classes, l’ordre social, les champs, la rationalisation. Erving Goffman change radicalement d’échelle. Il descend au ras du sol, là où la sociologie n’osait pas regarder parce que cela semblait trop banal : la rencontre de deux personnes dans un ascenseur, le silence gêné d’un dîner, la manière dont on évite un regard ou dont on tend la main. Ce minuscule théâtre, il en a fait un continent.
Sociologue canadien rattaché à la tradition de Chicago, Goffman a soutenu une idée que ses pairs jugeaient presque indigne : l’interaction en face-à-face possède un ordre propre, des règles aussi contraignantes que celles des institutions, et cet ordre mérite une science à lui seul. Il a observé les pensionnaires d’un hôpital psychiatrique, les clients d’un hôtel des Shetland, les usagers du trottoir, avec l’œil d’un ethnographe et la plume d’un moraliste classique. Personne, après lui, n’a plus regardé une conversation de la même façon.
La vie comme représentation
Son premier livre, La Présentation de soi dans la vie quotidienne (1956), avance une métaphore qui ne le quittera plus : la vie sociale est un théâtre. Chacun de nous, dès qu’il se trouve devant autrui, donne une représentation. Nous jouons un rôle, soignons notre entrée, gérons les impressions que nous produisons, comme un acteur soucieux de son public. Le serveur stylé, le médecin rassurant, le candidat sûr de lui : autant de personnages tenus avec plus ou moins de talent.
L’intérêt de la métaphore tient à sa distinction la plus féconde, celle de la scène et des coulisses. Devant le public, sur la scène, nous tenons le rôle. Mais il existe toujours un arrière, une coulisse, où l’on relâche le personnage, prépare la représentation, dit ce qu’on tairait en public. La cuisine d’un restaurant par rapport à la salle, la salle des profs par rapport à la classe, le message privé par rapport au discours public. Toute la vie sociale oscille entre ces deux régions, et une bonne part de notre énergie consiste à empêcher le public d’entrer dans les coulisses.
REPÈRE CONCEPTUEL
Scène et coulisses
La scène. La région où l’on se donne en représentation devant un public, où l’on tient son rôle et soigne l’impression produite.
Les coulisses. La région à l’abri des regards, où l’on quitte le personnage, prépare la scène et dit ce qu’on tait en public. Le serveur impeccable en salle, et la cuisine où il souffle. Préserver la frontière entre les deux est un travail de chaque instant.
Sauver la face
Si la vie est un théâtre, sa monnaie est la face. Goffman appelle ainsi l’image de soi qu’on revendique dans une interaction, la valeur sociale positive qu’on cherche à maintenir devant les autres. Toute rencontre est une mise en jeu de la face, la sienne et celle d’autrui, et toute la civilité ordinaire vise à éviter qu’une face soit perdue.
De là ce que Goffman nomme le travail de figuration : l’ensemble des petits gestes par lesquels nous protégeons les faces en présence. On feint de ne pas voir la maladresse d’un convive, on offre une excuse pour réparer un faux pas, on détourne le regard quand l’autre est en difficulté. Ces rituels minuscules, qu’on croyait relever de la simple politesse, sont en réalité l’ossature de l’ordre social au quotidien. Goffman y voyait une religion sans dieu : nous nous traitons les uns les autres comme de petites divinités qu’il ne faut pas profaner, et c’est ici qu’il rejoint Durkheim, dont il transpose les rites du sacré collectif à l’échelle de la rencontre individuelle. L’individu moderne est devenu l’objet sacré que les rituels d’interaction protègent.
REPÈRE CONCEPTUEL
La face et le travail de figuration
La face. L’image de soi, la valeur sociale qu’on revendique dans une interaction et qu’on cherche à préserver.
Le travail de figuration. Les gestes rituels par lesquels on protège sa propre face et celle des autres : tact, excuses, évitements, silences polis. Faire perdre la face est une agression ; la sauver, un service rendu.
L’identité abîmée
Goffman a consacré l’un de ses livres les plus poignants à ceux pour qui la présentation de soi est un combat permanent. Stigmate (1963) étudie les personnes porteuses d’un attribut profondément discréditant, infirmité, maladie, passé honteux, appartenance dévaluée, qui les fait passer, aux yeux des autres, d’une personne ordinaire à une personne entachée, réduite à ce seul trait.
Sa grande distinction sépare deux situations. Le stigmate visible fait de son porteur un discrédité, qui doit gérer la tension dans chaque interaction où son attribut est sous les yeux de tous. Le stigmate caché fait un discréditable, qui n’est pas encore démasqué mais vit sous la menace de l’être, et passe son temps à contrôler l’information sur lui-même, à dissimuler, à calculer ce qu’il révèle et à qui. Cette analyse de la gestion de l’information sur soi est d’une actualité brûlante, et elle nous mènera tout à l’heure aux profils en ligne.
REPÈRE CONCEPTUEL
Le stigmate
Définition. Attribut profondément discréditant qui réduit son porteur, aux yeux des autres, d’une personne entière à une personne entachée.
Discrédité. Celui dont le stigmate est visible et connu : il gère la gêne dans l’interaction directe.
Discréditable. Celui dont le stigmate est caché : il vit sous la menace d’être démasqué et travaille sans cesse à contrôler l’information sur lui-même.
Qu’est-ce qui se passe ici ?
Le Goffman de la maturité, celui des Cadres de l’expérience (1974), pose une question encore plus fondamentale. Avant même de jouer un rôle, comment savons-nous quel jeu se joue ? Quand deux personnes se chamaillent, s’agit-il d’une vraie dispute, d’un jeu, d’une répétition de théâtre, d’une démonstration ? Nous répondons à cette question en permanence, sans y penser, en mobilisant des cadres, ces principes d’organisation qui définissent la situation et nous disent comment interpréter ce qui arrive.
Un même geste change entièrement de sens selon le cadre qui l’enveloppe : une gifle au théâtre n’est pas une gifle dans la rue. Et ces cadres peuvent se modaliser, se feindre, se tromper : on peut jouer à se disputer, faire semblant de jouer, être victime d’une mise en scène. Cette analyse fine de la manière dont nous construisons le sens des situations a nourri toute une sociologie de la communication et de la tromperie, et reste un outil précieux pour penser un monde saturé d’images dont on ne sait plus toujours dans quel cadre les lire.
Le petit et le grand
On a reproché à Goffman d’ignorer le pouvoir, les classes, les grandes inégalités, de s’enfermer dans le microcosme de la rencontre comme si le monde social s’y résumait. Le reproche n’est pas sans fondement, mais il manque une évidence : le micro et le macro ne sont pas deux mondes séparés. La façon dont on se présente, la face qu’on peut tenir, l’aisance avec laquelle on occupe une scène dépendent étroitement des ressources qu’on a reçues. Lire Goffman aux côtés de Bourdieu est le plus fécond des montages : ce que Goffman décrit comme un talent d’acteur, Bourdieu le ramène au capital et à l’habitus, à cette assurance des dominants qui se croit naturelle. La présentation de soi est aussi une affaire de classe.
C’est sur les écrans que l’intuition de Goffman a trouvé sa confirmation la plus spectaculaire. Un profil en ligne est une présentation de soi à l’état pur : une scène soigneusement composée, des coulisses tenues hors champ, une face à maintenir sous le regard d’un public permanent. Toute la mécanique du paraître qu’il avait disséquée dans les années 1950 s’est installée dans nos poches, avec ses effets sur le lien social que prolonge notre réflexion sur l’anomie au temps des réseaux.
Ce qu’il faut emporter
Goffman apporte à la série une échelle qui lui manquait, celle du face-à-face, et il démontre qu’elle n’est ni accessoire ni dépourvue d’ordre. Sa leçon de méthode est précieuse : le regard sociologique ne se mérite pas seulement sur les grands phénomènes, il se forme d’abord dans l’attention aux détails que tout le monde voit et que personne n’examine, le salut, le silence, la gêne, le tact.
Reste de lui une inquiétude douce. Si toute la vie sociale est représentation, où se tient le moi véritable, derrière les rôles ou dans les rôles eux-mêmes ? Goffman ne tranche pas, et c’est sa délicatesse. Il suggère seulement que nous sommes faits de nos représentations autant que nous les faisons, et que prendre conscience du théâtre permanent où nous jouons n’est pas une raison de mépriser le jeu, mais d’y mettre un peu plus de liberté et de tact.
Prochain volet de la série : Georg Simmel, ou les formes du lien.



