Michel Foucault, ou le pouvoir qui normalise

Pouvoir-savoir, discipline, panoptique, norme, biopouvoir : le guide clair de l'œuvre de Michel Foucault, qui a montré que le pouvoir ne réprime pas seulement, il produit et il normalise.

Les grands penseurs de la sociologie, VIII. Michel Foucault, ou le pouvoir qui normalise, après les volets consacrés à Howard Becker, Karl Marx, Pierre Bourdieu et les autres fondateurs.

Il refusait l’étiquette de sociologue, comme il refusait toutes les étiquettes, philosophe, historien, structuraliste. Et pourtant aucun penseur du vingtième siècle n’a davantage transformé la façon dont la sociologie regarde le pouvoir. Michel Foucault a pris l’objet que tout le monde croyait connaître, le pouvoir, et il a montré que nous nous le représentions presque entièrement de travers.

Nous imaginons le pouvoir comme une chose qu’on possède, un trésor que détiendrait un roi, un État, une classe, et qui s’exercerait d’en haut pour interdire, censurer, réprimer. Foucault renverse chacun de ces termes. Le pouvoir ne se possède pas, il s’exerce ; il ne vient pas seulement d’en haut, il circule partout ; et surtout il ne se contente pas d’interdire, il produit. Il fabrique des savoirs, des institutions, des normes, et jusqu’à des individus. Comprendre ce déplacement, c’est entrer dans l’une des pensées les plus dérangeantes et les plus fécondes de notre temps.

Le pouvoir n’est pas ce qu’on croit

La grande rupture de Foucault porte sur la nature même du pouvoir. La tradition, qu’elle soit libérale ou marxiste, le pensait sur un modèle juridique : une instance souveraine, l’État ou la classe dominante, qui dit non, qui fait la loi, qui réprime. Foucault appelle cela l’hypothèse répressive et la juge insuffisante. Le pouvoir, dit-il, est avant tout relationnel : il n’existe que dans les rapports, il traverse tout le corps social, du sommet aux relations les plus quotidiennes, entre un médecin et son patient, un maître et son élève, des parents et leur enfant.

Surtout, il est productif. Un pouvoir qui ne ferait que réprimer serait fragile et vite haï. Le pouvoir moderne tient parce qu’il produit du réel : des discours, des savoirs, des plaisirs, des manières d’être. Il ne se contente pas de dire à l’individu ce qu’il ne doit pas faire, il façonne ce qu’il est, ce qu’il désire, ce qu’il croit savoir de lui-même. C’est pourquoi on ne le combat pas comme on renverse un tyran : il n’a pas de quartier général unique à prendre.

REPÈRE CONCEPTUEL

Le pouvoir selon Foucault

Relationnel. Le pouvoir ne se possède pas, il s’exerce dans des rapports. Il circule, il vient d’en bas autant que d’en haut.

Productif. Il ne fait pas que réprimer ou interdire. Il produit des savoirs, des normes, des institutions et des sujets.

Diffus. Il n’a pas de centre unique. Il traverse tout le tissu social, jusque dans les relations les plus ordinaires.

Savoir et pouvoir, un seul couple

De là vient l’une de ses formules les plus reprises, le pouvoir-savoir, qu’il faut entendre comme un seul mot. Foucault refuse l’idée rassurante d’un savoir pur, désintéressé, qui surplomberait le pouvoir et pourrait le critiquer du dehors. Tout savoir, soutient-il, est lié à des rapports de pouvoir, et tout exercice du pouvoir produit du savoir. Les deux s’engendrent mutuellement.

Les sciences de l’homme en offrent la démonstration la plus troublante. La psychiatrie, la criminologie, la médecine, la pédagogie ne sont pas seulement des connaissances neutres : elles naissent en même temps que des institutions qui enferment, examinent, classent et corrigent. On a construit le savoir sur le fou en enfermant les fous, le savoir sur le délinquant en surveillant les détenus. Le savoir n’éclaire pas un pouvoir extérieur, il en fait partie, et c’est aussi à ce titre que la définition de la déviance est toujours, déjà, un acte de pouvoir.

REPÈRE CONCEPTUEL

Le pouvoir-savoir

Il n’existe pas de savoir neutre qui surplomberait le pouvoir. Tout savoir se forme dans des rapports de pouvoir, et tout pouvoir produit ses savoirs pour s’exercer. Connaître, classer, diagnostiquer, c’est déjà une manière d’agir sur les êtres. Les sciences humaines sont nées avec les institutions qui examinaient et corrigeaient les individus.

Du supplice à la discipline

Surveiller et punir (1975) est son livre le plus lu, et il s’ouvre sur un contraste saisissant. D’un côté, le supplice d’un condamné au dix-huitième siècle, châtiment spectaculaire qui frappe le corps en public pour réaffirmer la puissance du souverain. De l’autre, quelques décennies plus tard, l’emploi du temps minuté d’une prison. Entre les deux, une révolution dans la manière d’exercer le pouvoir.

Ce nouveau pouvoir, Foucault l’appelle la discipline. Il ne s’abat plus sur le corps pour le détruire, il l’investit pour le dresser, le rendre docile et utile à la fois. Il procède par la répartition dans l’espace (chacun à sa place, le quadrillage), le contrôle minutieux du temps (l’emploi du temps, la cadence), la surveillance hiérarchique et l’examen permanent. Et Foucault remarque que les mêmes techniques se retrouvent dans la prison, l’école, la caserne, l’hôpital, l’atelier. Toutes ces institutions, en apparence si différentes, partagent une même grammaire, celle du dressage des corps. La société moderne est une société disciplinaire.

REPÈRE CONCEPTUEL

La discipline et le panoptique

La discipline. Forme de pouvoir qui dresse les corps pour les rendre dociles et utiles, par le quadrillage de l’espace, le minutage du temps, la surveillance et l’examen. On la retrouve à l’identique dans la prison, l’école, la caserne, l’usine.

Le panoptique. Prison idéale imaginée par Bentham : une tour centrale d’où l’on peut voir chaque cellule sans être vu. Ne sachant jamais s’il est observé, le détenu se surveille lui-même. Foucault en fait le modèle du pouvoir moderne : la contrainte s’intériorise et devient autocontrôle.

Le panoptique mérite qu’on s’y arrête, car il est devenu le symbole de toute l’œuvre. Dans ce dispositif, le simple fait de pouvoir être vu à tout instant suffit : le surveillé, dans le doute, finit par se conduire comme s’il l’était toujours. La surveillance s’intériorise, le pouvoir devient invisible et permanent, et le sujet en vient à se discipliner lui-même. Difficile de ne pas songer, en relisant ces pages, à la condition de qui vit sous le regard continu d’un public en ligne, ce que prolonge notre réflexion sur l’anomie au temps des réseaux : nous sommes devenus à la fois les gardiens et les prisonniers de notre propre exposition.

La norme contre la loi

Au cœur de cette mutation, Foucault repère un glissement décisif, de la loi à la norme. La loi dit ce qui est permis et ce qui est interdit, et elle punit la transgression. La norme, elle, distingue le normal de l’anormal, et son ambition n’est pas de punir mais de corriger, de redresser, de ramener l’écart vers la moyenne. Le pouvoir moderne est moins celui du juge que celui de l’examinateur, du médecin, de l’éducateur, du psychologue, tous occupés à mesurer les individus sur une échelle de normalité et à traiter les déviations.

On reconnaît ici un cousinage avec la théorie de l’étiquetage de Becker, mais Foucault va plus loin : la norme n’est pas seulement une étiquette appliquée par des juges, c’est un mode de gouvernement qui imprègne toute la société et qui nous fait nous gouverner nous-mêmes. Nous comparons sans cesse nos corps, nos performances, nos enfants, nos humeurs à des normes que nous avons intériorisées au point de les prendre pour nos désirs propres.

Le pouvoir sur la vie

La dernière grande pièce est le biopouvoir. Le pouvoir souverain d’autrefois, dit Foucault, était un pouvoir de mort : le droit du souverain de faire mourir ou de laisser vivre. À partir du dix-huitième siècle apparaît un pouvoir inverse, qui s’occupe de la vie elle-même, et non plus seulement des individus mais des populations. Il s’agit de gérer la natalité, la santé publique, l’hygiène, la longévité, les épidémies, à coups de statistiques, de taux, de courbes. La population devient un objet à optimiser.

Ce biopouvoir n’a rien d’archaïque. Il est devenu omniprésent, des politiques de santé aux algorithmes qui mesurent nos pas et notre sommeil. Foucault nous a donné les mots pour comprendre comment une société peut administrer la vie de ses membres avec une bienveillance affichée, et comment cette gestion des corps et des populations est aussi, indissociablement, un exercice de pouvoir.

Critiques et postérité

Les objections sont à la mesure de l’ambition. Si le pouvoir est partout, n’est-il pas nulle part, et comment alors le combattre, où trouver le point d’appui de la résistance ? Foucault a passé ses dernières années à retravailler cette difficulté, insistant qu’« où il y a pouvoir, il y a résistance », et explorant les manières dont le sujet peut se constituer lui-même. On lui a reproché aussi le flou de certains concepts et une tendance à dissoudre l’acteur dans les dispositifs. Là où Marx nommait des classes et des intérêts, Foucault décrit des mécanismes sans sujet, ce qui dérange qui cherche des responsables.

Sa fécondité, elle, est immense et transversale. Les études de genre, les études postcoloniales, la sociologie de la santé, de la prison, de la sexualité, et tout le champ contemporain de la surveillance lui doivent leurs outils. Son cousinage avec Bourdieu est éclairant : tous deux pensent une domination qui s’intériorise et se fait accepter, l’un par l’habitus et le capital, l’autre par la discipline et la norme. Deux manières de dire que le pouvoir le plus efficace est celui qui se loge en nous.

Ce qu’il faut emporter

Foucault lègue une habitude de regard redoutable : devant toute institution qui se présente comme un progrès humanitaire, l’asile qui soigne, la prison qui réinsère, l’école qui émancipe, demander aussi quel dispositif de pouvoir elle met en place, quels corps elle façonne, quelle norme elle impose. Non pour tout condamner, mais pour ne jamais prendre la bienveillance affichée pour la vérité d’un rapport.

C’est une pensée inconfortable, car elle nous prive de l’extérieur rassurant d’où l’on jugerait le pouvoir à distance. Il n’y a pas de dehors. Nous sommes traversés par ce que nous décrivons, gardiens et prisonniers, examinateurs et examinés. Mais savoir comment le pouvoir nous fabrique est déjà la première brèche par où peut passer un peu de liberté. C’est, là encore, ce que toute la sociologie n’a cessé de chercher.


Prochain volet de la série : Arlie Hochschild, ou le travail des émotions.

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