L’école de Chicago: quand la sociologie est descendue dans la rue

Hobos, gangs, ghettos: comment des journalistes et des vagabonds reconvertis ont inventé la sociologie de terrain dans le Chicago d'Al Capone.

Dans les années 1920, un professeur de l’université de Chicago donne à ses étudiants une consigne restée célèbre : allez user le fond de vos pantalons dans la vraie recherche, celle qui se fait dans les hôtels de passe, les salles de billard et les halls des grands hôtels. L’homme s’appelle Robert Park, et son équipe entrera dans l’histoire sous le nom d’école de Chicago. Ancien journaliste, il vient de transformer une ville entière, avec ses gangs, ses ghettos, ses vagabonds et ses salles de danse, en laboratoire scientifique. La sociologie, qui était née dans les bibliothèques européennes, descend dans la rue. Elle n’en remontera jamais complètement, et c’est tant mieux.

À retenir :

  • L’école de Chicago (1915-1940) invente la sociologie de terrain : observation participante, récits de vie, cartes sociales de la ville
  • Ses chercheurs étaient d’anciens journalistes, hobos ou enfants d’immigrés : la biographie devient un instrument scientifique
  • Son héritage va de l’étude des gangs à la théorie de l’étiquetage de Howard Becker, en passant par toute la sociologie urbaine moderne

Une ville-laboratoire : Chicago, 1900

Pour comprendre l’école de Chicago, il faut d’abord voir la ville : 30 000 habitants en 1850, 1,7 million en 1900, 3,4 millions en 1930. Une croissance jamais observée dans l’histoire humaine, alimentée par des vagues d’immigrants polonais, italiens, irlandais, juifs d’Europe de l’Est, puis par la Grande Migration des Noirs du Sud. Quartiers ethniques, gangs, prohibition, Al Capone, grèves sanglantes : tous les problèmes du XXe siècle naissant comprimés dans quelques kilomètres carrés, à dix minutes de tramway du campus.

Robert Park, l’âme du département, a un parcours qui explique la méthode : vingt-cinq ans de journalisme dans les bas-fonds urbains, puis sept ans comme secrétaire et collaborateur de Booker T. Washington, le leader noir le plus influent d’Amérique. Quand il arrive à l’université de Chicago, à 50 ans passés, il n’a presque rien publié d’académique. Il a mieux : une conviction, la ville se lit comme un organisme, et une formule, la ville est « le laboratoire social par excellence ». Avec Ernest Burgess, il dessine le fameux schéma des zones concentriques : la ville s’organise en anneaux (centre d’affaires, zone de transition, quartiers ouvriers, banlieues), et chaque anneau produit ses formes de vie, de désordre et de délinquance. La géographie sociale moderne vient de naître.

Le hobo, le gang, le ghetto : la science des vies réelles

La production de l’école se lit comme une bibliothèque d’aventures. The Hobo (1923) de Nels Anderson, étude des travailleurs migrants sans domicile, écrite par un homme qui avait lui-même été hobo, sautant les trains de marchandises à travers l’Ouest; son terrain, il l’avait vécu avant de le théoriser. The Gang (1927) de Frederic Thrasher recense et cartographie 1 313 gangs de Chicago. The Ghetto (1928) de Louis Wirth analyse le quartier juif de Maxwell Street, d’où sa propre famille était passée. The Jack-Roller (1930) de Clifford Shaw fait raconter sa vie entière à un jeune délinquant : le « récit de vie » entre dans la boîte à outils des sciences sociales. Et The Polish Peasant in Europe and America (1918-1920) de Thomas et Znaniecki, monument de 2 200 pages fondé sur des lettres de migrants et des autobiographies, donne ses lettres de noblesse au document personnel.

Le message méthodologique est révolutionnaire : les exclus, les déviants, les migrants ne sont pas des « cas » à juger mais des mondes sociaux à comprendre de l’intérieur, avec leurs codes, leurs hiérarchies, leur rationalité propre. Pas de questionnaire à distance : l’immersion, des mois, parfois des années. Cette posture deviendra l’observation participante, l’outil le plus exigeant et le plus fécond de la discipline. Elle prolonge ce que W.E.B. Du Bois avait fait à Philadelphie dès 1896 et ce que Jane Addams et les fondatrices de Hull House pratiquaient à dix rues du campus depuis 1889, ce que l’école officielle a rarement reconnu.

De Chicago à Becker : l’héritage interactionniste

L’école ne s’arrête pas en 1940. Une « seconde école de Chicago » prend le relais après-guerre, et c’est elle qui formera les noms que tout étudiant connaît : Erving Goffman, qui transformera l’observation des interactions en théorie générale de la vie quotidienne, et Howard Becker, pianiste de jazz dans les bars de Chicago à 15 ans, qui tirera de ses nuits de musicien sa théorie de la déviance. Son Outsiders (1963) renverse la question exactement comme Park l’aurait fait : la déviance n’est pas une propriété de l’acte, mais le produit de l’étiquette que le groupe colle sur l’acte. Nous avons consacré un article entier à Howard Becker et la fabrique du déviant, et un autre à la théorie de l’étiquetage.

Comptez ce que la sociologie contemporaine doit à cette lignée : la sociologie urbaine, la criminologie moderne, l’ethnographie des organisations, la sociologie des professions, l’interactionnisme symbolique, les méthodes qualitatives enseignées dans tous les masters. Chaque fois qu’un chercheur partage le quotidien d’un service d’urgences, d’une cité ou d’une rédaction pour l’analyser de l’intérieur, il marche dans les pas de Park et de ses étudiants aux pantalons usés.

Ce que Chicago apprend à qui hésite devant des études de sociologie

D’abord, que la sociologie est un sport de contact. Si l’image de la discipline qui vous retient est celle d’une théorie aride récitée en amphi, Chicago en offre une autre : une science qui s’apprend en marchant, en écoutant, en notant, et où le courage d’aller voir compte autant que l’intelligence des concepts. Peu de disciplines offrent ce privilège : faire de la curiosité pour les vies des autres un métier rigoureux.

Ensuite, que les trajectoires « non conformes » y sont un atout. L’ancien hobo, le pianiste de bar, le journaliste recyclé, l’enfant du ghetto étudié : l’école de Chicago a fait de chaque biographie un instrument d’enquête. Votre expérience du monde, quelle qu’elle soit, est un capital scientifique en sociologie; aucune autre discipline ne valorise autant le vécu transformé en méthode. Pour élargir le paysage, notre guide des 12 théories classiques de la sociologie situe Chicago parmi les grands courants, et notre portrait de Durkheim montre l’autre voie, statistique et théorique, avec laquelle Chicago n’a jamais cessé de dialoguer.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que l’école de Chicago en sociologie?

Un courant fondé au département de sociologie de l’université de Chicago (années 1915-1940) autour de Robert Park et Ernest Burgess, qui a inventé la sociologie urbaine de terrain : la ville comme « laboratoire social », enquêtes par immersion, récits de vie et cartes sociales. Une seconde école (Goffman, Becker) a prolongé l’approche après-guerre.

Qu’est-ce que l’observation participante?

Une méthode d’enquête où le chercheur partage durablement la vie du groupe qu’il étudie (des mois, parfois des années) pour en comprendre les codes de l’intérieur. Popularisée par les monographies de Chicago comme The Hobo (1923), elle reste l’outil le plus exigeant des méthodes qualitatives enseignées en master de sociologie.

Quels sociologues célèbres sont issus de l’école de Chicago?

Première génération : Robert Park, Ernest Burgess, Louis Wirth, Nels Anderson, Frederic Thrasher. Seconde école après 1945 : Erving Goffman (mise en scène de la vie quotidienne) et Howard Becker (théorie de l’étiquetage, Outsiders, 1963), dont les œuvres figurent à tous les programmes de licence.

Pour aller plus loin : Nels Anderson, Le hobo, sociologie du sans-abri (1923); Frederic Thrasher, The Gang (1927); Howard Becker, Outsiders (1963); Jean-Michel Chapoulie, La tradition sociologique de Chicago (2001).

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