Georg Simmel, ou les formes du lien

Les formes sociales, la philosophie de l'argent, l'étranger, la dyade et la triade, la métropole et la mode : le guide clair de l'œuvre de Georg Simmel, le plus moderne des fondateurs oubliés.

Les grands penseurs de la sociologie, VI. Georg Simmel, ou les formes du lien, après les volets consacrés à Erving Goffman, Karl Marx, Max Weber et Émile Durkheim.

Il manque presque toujours à l’appel des manuels français, et c’est une injustice. Georg Simmel fut le contemporain exact de Durkheim et de Weber, l’égal des plus grands, mais sa carrière se heurta à l’antisémitisme de l’université allemande, qui lui refusa longtemps une vraie chaire. Penseur inclassable, il écrivait sur la mode, le repas, la coquetterie, le pont et la porte, l’argent, l’aventure, autant que sur la religion ou la connaissance. On l’a pris pour un brillant dispersé. C’était un fondateur.

Là où Durkheim cherchait les grandes lois et Marx les grandes forces, Simmel s’attache au tissu fin du social, aux mille interactions par lesquelles les individus se lient et se délient. Sa sociologie est impressionniste au sens noble : elle saisit le monde par fragments révélateurs, persuadée qu’une vérité profonde se loge dans le détail apparemment futile. C’est ce regard qui en fait, plus d’un siècle après, l’un des plus modernes des fondateurs.

La forme plutôt que le contenu

L’intuition de départ de Simmel est d’une simplicité déroutante. Les hommes entrent en relation pour une infinité de raisons, l’amour, l’intérêt, la foi, l’ambition, la peur. Ce sont les contenus. Mais ces relations innombrables prennent un nombre restreint de formes qui reviennent partout : le conflit, l’échange, la domination et la subordination, le secret, la concurrence, la division. Un marchandage commercial et une négociation amoureuse, si différents par leur contenu, partagent la même forme, l’échange. La sociologie, dit Simmel, doit étudier ces formes pour elles-mêmes, comme la géométrie étudie les figures indépendamment de la matière des objets.

Le processus même par lequel les individus se nouent les uns aux autres, il l’appelle la sociation. La société n’est pas une chose qui plane au-dessus des hommes, comme chez Durkheim ; elle est cet entrelacs perpétuel d’actions réciproques, ce verbe plutôt que ce substantif. La société n’existe pas, elle se fait, à chaque instant, dans la moindre interaction.

REPÈRE CONCEPTUEL

Forme, contenu, sociation

Contenu. Les motifs qui poussent les individus à interagir : amour, intérêt, foi, ambition.

Forme. Les structures récurrentes que prennent ces interactions quel qu’en soit le motif : conflit, échange, domination, secret. La sociologie de Simmel étudie les formes pour elles-mêmes.

Sociation. Le processus vivant par lequel les individus se lient. La société n’est pas une substance, c’est cette activité permanente d’interaction réciproque.

Quand le nombre change tout

La démonstration la plus saisissante de cette méthode est l’analyse des effets du simple nombre. Simmel montre qu’on ne peut rien comprendre à une relation sans compter ses membres, car le passage de deux à trois transforme la nature même du lien.

La dyade, la relation à deux, a un caractère unique : chacun y fait face à l’autre sans recours, sans tiers vers qui se tourner, et le groupe disparaît dès que l’un se retire. De là son intimité particulière et sa fragilité absolue. Le couple, le secret partagé entre deux, l’amitié exclusive en portent la marque. Survienne un troisième, et tout bascule. Le tiers peut s’ériger en arbitre, en médiateur, ou au contraire jouer les deux autres l’un contre l’autre selon la vieille stratégie du « diviser pour régner ». Apparaissent la majorité, la coalition, le vote, la possibilité d’être mis en minorité. C’est à trois, non à deux, que commence vraiment la société et la politique.

REPÈRE CONCEPTUEL

Dyade et triade

Dyade. La relation à deux. Intime et fragile : chacun est indispensable, le départ d’un seul détruit le tout. Pas de majorité, pas de tiers, pas de recours.

Triade. Dès qu’un troisième entre, surgissent l’arbitre, le médiateur, les coalitions à deux contre un, le « diviser pour régner ». La société et la politique commencent à trois.

L’étranger, proche et lointain

Aucune figure simmélienne n’a connu plus de postérité que celle de l’étranger. Simmel n’entend pas par là le voyageur qui passe, mais celui qui vient d’ailleurs et reste, qui est dans le groupe sans en être tout à fait : présent et proche par le lieu, lointain par l’origine. Le commerçant établi, la communauté installée mais distincte, en sont les exemples classiques.

Cette position intermédiaire, loin d’être un simple manque, confère à l’étranger des propriétés singulières. N’étant pris dans aucune des allégeances et des routines du groupe, il dispose d’une objectivité que les membres ont perdue : il voit ce qu’ils ne voient plus, parce qu’ils le trouvent naturel. On lui fait des confidences qu’on ne ferait pas à un proche, précisément parce qu’il est extérieur au jeu des intérêts locaux. L’étranger est l’œil neuf et l’oreille sûre, et Simmel y reconnaît, au passage, quelque chose de la position du sociologue lui-même, assez dedans pour comprendre, assez dehors pour voir.

REPÈRE CONCEPTUEL

L’étranger

Figure de celui qui est dans le groupe sans en être pleinement, à la fois proche par sa présence et lointain par son origine. Sa position lui donne une objectivité particulière : libre des attaches locales, il voit ce que les membres ne voient plus et reçoit des confidences qu’on refuserait à un proche. Une condition, plus qu’un statut.

L’argent, cette forme universelle

Son grand œuvre, la Philosophie de l’argent (1900), fait de l’argent bien plus qu’un instrument économique : un fait social total, un révélateur de la modernité. L’argent est la forme pure par excellence, car il met tout en équivalence. Il réduit les qualités à des quantités, traduit l’incommensurable en prix, permet de comparer une heure de travail, un tableau et un sac de blé sur une même échelle. Il abstrait, il nivelle, il rend liquide ce qui était attaché.

De cette puissance, Simmel tire un diagnostic ambivalent qui rejoint Weber et son désenchantement. L’argent libère : il dénoue les liens personnels de dépendance d’autrefois, il rend possible une liberté individuelle inédite, on ne doit plus rien à personne dès lors qu’on peut payer. Mais cette même liberté a un prix, car elle dissout les attachements, refroidit les rapports humains, fait pénétrer le calcul partout. Là où Marx voyait dans l’argent un rapport d’exploitation, Simmel y voit une forme qui transforme jusqu’à notre vie intérieure, et l’on mesure combien cette analyse éclaire encore la place de l’argent dans nos sociétés.

La métropole et l’âme blasée

Dans un essai bref et fulgurant, Les Grandes Villes et la vie de l’esprit (1903), Simmel a saisi la condition mentale de l’homme moderne avec une justesse qui stupéfie. La grande ville bombarde l’individu d’une avalanche de stimulations, de visages, de bruits, d’images, de sollicitations, infiniment plus que le rythme lent du village. Pour ne pas être submergé, le citadin développe une carapace : il intellectualise ses rapports, se réfugie dans la réserve, traite ses semblables avec une distance polie.

De cette protection naît l’attitude blasée, cette indifférence cultivée face à des sollicitations devenues trop nombreuses pour qu’on y réagisse encore. Le blasé n’est pas insensible par nature, il l’est devenu par surcharge. Comment ne pas reconnaître, dans cette description vieille de plus d’un siècle, l’état d’esprit du défilement infini sur un écran, l’émoussement né du trop-plein que nous avons analysé à propos de l’anomie au temps des réseaux ? Simmel avait vu venir la fatigue de l’attention bien avant qu’on invente l’objet qui la pousse à son comble.

La mode lui inspire la même finesse. Elle satisfait deux désirs opposés d’un seul geste : le besoin d’imiter son groupe, donc d’y appartenir, et le besoin de s’en distinguer, donc de marquer son rang. On suit la mode pour ressembler à ceux d’en haut et se séparer de ceux d’en bas, et c’est cette tension qui condamne la mode au changement perpétuel, car une distinction adoptée par tous cesse de distinguer. Bourdieu retrouvera cette mécanique au cœur de sa théorie de la distinction.

Une postérité souterraine

Faute d’avoir fondé une école comme Durkheim, Simmel a essaimé de façon souterraine mais immense. Son élève américain Robert Park a transporté la figure de l’étranger et l’attention à la ville jusqu’à l’École de Chicago, matrice de toute la sociologie urbaine. Goffman doit à Simmel son attention aux formes minuscules de l’interaction. La sociologie des réseaux, qui pense le social comme un tissu de liens, retrouve son intuition de la sociation. On le redécouvre aujourd’hui parce que notre époque, fragmentée, urbaine, saturée d’images, lui donne raison sur toute la ligne.

Ce qu’il faut emporter

Simmel apprend une chose que les grands systèmes font oublier : la sociologie n’a pas besoin d’objets nobles pour être profonde. Un repas, une porte, un billet de banque, une mode passagère valent une révolution ou une religion, pourvu qu’on y lise la forme du lien social qui s’y joue. C’est une invitation à regarder le quotidien comme un texte plein de sens.

De tous les fondateurs, il est peut-être le plus libre, et c’est ce qui lui a coûté sa place de son vivant. Il n’a pas bâti de cathédrale conceptuelle ; il a laissé des éclats, des essais, des intuitions qui continuent d’éclairer. Le lire, c’est apprendre à penser sans filet, à faire confiance au détail, à tenir ensemble la légèreté du ton et la gravité du propos. Une leçon de style autant que de méthode.


Prochain volet de la série : Howard Becker, ou la fabrique de la déviance.

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